Vendre son âme à la pièce

Le vendeur met en vedette Gilbert Sicotte.
Photo: Source Films séville Le vendeur met en vedette Gilbert Sicotte.

Arrivé chez nous après tournée des festivals internationaux et prix glanés, Le vendeur de Sébastien Pilote mérite vraiment le détour des cinéphiles, tant il est réussi, avec ses zones de tendresse et d'ironie. Pour la performance de Gilbert Sicotte au premier chef, extraordinaire en homme qui carbure au travail (il est le meilleur vendeur d'automobiles de sa petite ville en déclin), bon papa, bon grand-papa, qui voit ses repères s'effondrer.

Ce grand rôle, où la dignité se marie à l'aveuglement, collé à un homme peu bavard, repose sur les regards de l'acteur, son visage de sensibilité profonde, les petits complets toujours propres du personnage aussi. Ce Marcel Lévesque se croit dans le bon chemin, et s'égare pourtant.

Le vendeur tisse habilement plusieurs thèmes sans jamais étirer le tissu. Dans ce coin de province hivernal (c'est tourné à Dolbeau-Mistassini), l'usine principale est en train de fermer, la dépression collective s'insinue dans l'atmosphère et Gibert Sicotte, emmitouflé, a parfois l'air, dans sa solitude, sorti d'un tableau de Jean-Paul Lemieux.

Sébastien Pilote, à qui on devait notamment le court métrage Dust Bowl Ha! Ha!, sur le quotidien d'un chômeur après la fermeture de son usine, en faisant le saut au long métrage, traque son sujet de manière plus subtile. La détresse s'exprime surtout par des signes, et les moments-chocs (accident, funérailles) ne sont jamais montrés. Le film s'arrime aux non-dits traqués par la caméra sensible de Michel La Veaux, qui capture la lumière sur le visage en gros plan du vendeur comme pour sa marche muette dans la ville. Quant à la musique de Pierre Lapointe et Philippe Brault, elle porte une beauté et une mélancolie qui hantent le film.

On salue la finesse à la réalisation et au scénario de Sébastien Pilote, qui évolue dans les demi-teintes comme un vieux briscard, débusque le détail absurde: les trophées accumulés du meilleur vendeur dans le bureau de Lévesque ou ce tireur de pigeons qui empêche les volatiles de salir de leurs fientes les beaux véhicules américains à vendre.

Cet univers de l'entreprise qui vit en autarcie, sans vouloir comprendre que le monde s'écroule autour d'elle et que le raz-de-marée la guette, est tout entier présent dans ces gestes maniaques pour faire briller la marchandise, dans ces réunions pour planifier les campagnes de marketing. Surtout dans le personnage de Marcel, qui incarne l'aliénation par le travail, mais aussi la fierté, trouvée là où chacun peut s'en draper.

Un des moments-clés du film est cette voiture vendue par Marcel à un ouvrier au bord du chômage, répondant comme le personnage de Maria Chapdelaine au doux nom de François Paradis (Jean-François Boudreau, plus vrai que nature). Car le vendeur, programmé pour vendre et aveugle à tout le reste, sera confronté à un drame humain qui le dépasse, comme le dépassera le sort de sa propre famille, fille comprise (Nathalie Cavezzali, tout en limpidité), faute de participer à sa conception du monde.

On salue la finale de lumière, fidèle à un film qui refuse d'être glauque, et surtout de juger son antihéros (qui est de toutes les scènes). Ici, le futur ne constitue pas qu'un mur noir. Il est aussi un chant d'oiseau.


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1 commentaire
  • Louka Paradis - Inscrit 12 novembre 2011 12 h 49

    Merci aux créateurs !

    J'ai très hâte de voir ce film. La bande-annonce est convaincante et l'article de Mme Tremblay, fort bien ciselé.