Quand tout s'effondre

De gauche à droite: Pierre Lapointe, l’un des signataires de la musique du film, les acteurs Nathalie Cavezzali et Gilbert Sicotte, Bernadette Payeur, productrice, le réalisateur Sébastien Pilote et le producteur Marc Daigle.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir De gauche à droite: Pierre Lapointe, l’un des signataires de la musique du film, les acteurs Nathalie Cavezzali et Gilbert Sicotte, Bernadette Payeur, productrice, le réalisateur Sébastien Pilote et le producteur Marc Daigle.

Une usine qui ferme dans une petite ville enneigée en route vers son déclin; un homme (Gilbert Sicotte), le meilleur vendeur d'autos de la région, qui vit pour son travail, sa fille et son petit-fils, soudain en traversée d'épreuves. Le très beau Vendeur de Sébastien Pilote, qui ouvrait samedi dernier le rendez-vous de cinéma de l'Abitibi-Témiscamingue, a fait la tournée des festivals, à commencer par Sundance, a été primé à San Francisco et à Mumbai, et atterrira chez nous vendredi prochain. «C'est un film d'hiver, explique son cinéaste, Sébastien Pilote. On ne pouvait pas sortir Le vendeur au printemps ici. Il a fallu attendre tous ces mois.»

Par-delà une région qui s'effondre, le cinéaste a voulu mettre en scène un personnage à la fois digne et aliéné, qui nuit à d'autres en suivant sa route tête baissée. «Tout en me nourrissant de la nostalgie et du deuil, j'ai voulu faire un film lumineux», précise Pilote.

Décroissance et désillusion

À la feuille de route du réalisateur: le poignant court métrage Dust Bowl Ha! Ha! (2007) sur un chômeur en région côtière après la fermeture de son usine. «Le vendeur est dans la continuité de ce film-là», déclare Sébastien Pilote. Sans vouloir se comparer à Balzac, Pilote dit aimer, comme l'auteur de La comédie humaine, trimballer des personnages d'une oeuvre à l'autre. «Mon ouvrier de Dust Bowl Ha! Ha! revit dans Le vendeur à travers le personnage de François Paradis, qui perd sa job.»

Et ce nom de François Paradis sorti tout droit de Maria Chapdelaine? «Un clin d'oeil, répond Sébastien Pilote. Dans le livre, il était un coureur des bois. Ici, il devient un ouvrier et sa Marie a sacré le camp. On vit la décroissance, la désillusion.»

«Jamais, assure le directeur photo Michel La Veaux, je n'ai eu l'impression de travailler avec un cinéaste qui faisait son premier long métrage.» Tous deux voulaient que le film sonne vrai, avec un petit côté documentaire. «C'est tourné à Dolbeau-Mistassini, dans mon coin de pays, précise Sébastien Pilote. Mais au début, j'avais envisagé Port-Alfred. Finalement, on s'est retrouvés dans une ville où l'usine de pâtes et papiers fermait. On cherchait une station d'essence qui n'était plus en activité. Tout à coup, celle qu'on voulait a fermé. Dolbeau vivait le contenu de mon scénario et de vrais travailleurs évincés furent figurants dans le film.»

Sébastien Pilote ne révèle pas tout. «J'aime les absences, la femme dont on ne parle pas mais qui impose sa présence, l'espace que le spectateur remplit. Il y a des éléments importants que j'ai refusé de montrer: l'accident, les funérailles, le deuil. Mais après ces épreuves, le personnage du vendeur retourne dans sa routine, et le regard des gens qui travaillent à ses côtés a changé, celui du spectateur aussi. On se met à le juger, à trouver absurde qu'il aime autant vendre des voitures. Mais tout ce qu'on fait est absurde, au fond. L'aliénation par le travail, le manque de spiritualité, cela nous concerne tous.»

Perdant magnifique

Gilbert Sicotte, il n'y avait pas pensé d'entrée de jeu. «J'ai regardé ses photos. Il m'a parlé de La cerisaie de Tchekhov. C'était lui.» Sicotte, qui avait incarné un autre Marcel dans une petite ville dans Continental, un film sans fusil, de Stéphane Lafleur, aime que des cinéastes trentenaires s'intéressent à des personnages d'une autre génération. «Ils parlent de la solitude, de la difficulté à créer des liens avec les gens, mais mon personnage du vendeur n'est pas une victime fermée sur elle-même, et privée de désir. Il est un héros tchékhovien. Marcel vit des drames. Son univers s'écroule, mais il poursuit sa route.»

Au départ, le scénario avait été pour lui une belle rencontre avec un personnage qu'il comprenait. «L'écriture de Sébastien est très moderne. Il a une nouvelle façon de capter l'humanité des gens, une sobriété dans l'émotion, des dialogues pleins d'ellipses. Et puis, ma famille, comme la sienne, était très proche de cet univers-là. J'ai un frère mécanicien. Il y avait des vendeurs chez nous», raconte Sicotte. À Dolbeau-Mistassini, le comédien pouvait vivre son Marcel de l'intérieur, dans un milieu clos, en s'en imprégnant. Il est de toutes les scènes du film ou à peu près. Un grand rôle. «Au Festival de Sundance, les Américains étaient fascinés qu'on ait fait un film sur un personnage ordinaire de plus de cinquante ans. Ils nous enviaient», précise le comédien.

Sébastien Pilote prépare un autre film, sur le démantèlement d'une ferme cette fois. «Un homme appelé à vendre son chien, sa ferme, qui fait quelque chose de bien à la fin... Il est un perdant magnifique, comme le titre du livre de Leonard Cohen. Et bien sûr, ce film sera dans la continuité des deux autres.»


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