Otto Dix en autant de tableaux

Lorsque son regard s'est perdu dans la contemplation du Portrait de l'avocat Hugo Simons, 1925, la cinéaste québécoise Jennifer Alleyn a eu le coup de foudre pour l'œuvre d'Otto Dix. Chargé d'histoire, ledit portrait tisse des ramifications étonnantes entre le peintre allemand et la ville de Montréal. C'est l'une des nombreuses informations que l'on peut glaner dans le documentaire fascinant que Jennifer Alleyn a consacré à cet artiste singulier qui, de corps grotesques en poses outrées, exorcisa la noirceur du monde sur ses canevas.

Sobrement découpé en dix tableaux, 10 fois Dix n'en a pas moins de la gueule pour autant. En guise de préambule, la cinéaste échafaude un brillant petit suspense à partir d'une activité on ne peut plus banale, c'est-à-dire la livraison d'un tableau d'Otto Dix dans l'entrepôt d'un musée. Tout autour, les professionnels s'affairent, prudents et respectueux de ce qui se trouve à l'intérieur de la caisse de bois. Au rythme d'une musique un brin mystérieuse, on découvre par petits bouts de gros plans un portrait inquiétant. Au contact de la lumière d'une lampe de poche, les yeux écarquillés semblent virer au blanc. Les zombies entrent au musée? Plus loin, des ombres expressionnistes confèrent à l'endroit des airs de manoir hanté.

Juxtaposant de manière fluide peintures, archives audiovisuelles (certaines saisissantes), extraits de conférences, témoignages d'experts et de proches glanés in situ, Jennifer Alleyn aligne devant sa caméra de bien intéressants intervenants, dont le fils du peintre, Jan.

Dire de Jennifer Alleyn qu'elle est rompue au monde de la peinture relève du pléonasme, en témoigne son très beau film L'atelier de mon père, un documentaire intime consacré à l'oeuvre de son papa, le peintre Edmund Alleyn. Lauréat du prix Un tremplin pour le monde lors du 29e Festival international du film sur l'art, 10 fois Dix confirme le sens de l'image de la cinéaste et la justesse de son regard. À l'affiche pour une semaine seulement dans les cinémas Beaubien et Le Clap.

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Collaborateur du Devoir