Documentaire - Le miroir aux alouettes du progrès

Le documentariste Mathieu Roy a coréalisé Surviving Progress, une adaptation du best seller du Canadien Ronald Wright.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Le documentariste Mathieu Roy a coréalisé Surviving Progress, une adaptation du best seller du Canadien Ronald Wright.

Ça faisait longtemps que Mathieu Roy nous parlait de ce film. «Six ans et demi», il précise. Le documentariste québécois, derrière François Girard en trois actes et Mort à Venise, A Musical Journey with Louis Lortie, a coréalisé avec Harold Crooks l'adaptation du roman du Canadien Ronald Wright. Surviving Progress (Survivre au progrès) sort vendredi dans nos salles sur fond d'alerte rouge. First Run Features en a acquis les droits pour les États-Unis.

Au départ, donc: l'essai-choc de Wright A Short History of Progress lançait en 2004 de grands signaux d'alarme: il reliait nos défis écologiques, dont le réchauffement climatique, au problème de la dette, en remontant aux civilisations anciennes, des Romains aux Mayas. Elles s'étaient toutes cassé les dents sur des politiques à court terme en massacrant leur propre environnement. L'histoire se répète, tout en le payant de plus en plus cher.

«Le sujet principal du film repose sur les pathologies à la base des civilisations, explique Mathieu Roy. Les élites depuis toujours adhèrent à une croyance erronée dans la croissance à tout prix, incompatible avec les ressources limitées de la planète. À l'heure où les indignés protestent contre les pratiques de Wall Street, les questions soulevées sont brûlantes d'actualité. Le cerveau humain n'a pas évolué depuis 50 000 ans. Et les défis actuels dépassent de loin ceux de l'homme de Cro-Magnon.»

En fait, c'est le producteur Daniel Louis chez Cinémaginaire qui, en écoutant à la radio Ronald Wright lire des passages de son livre, en a acquis les droits. «Il avait été question que Denys Arcand le réalise, mais il a jugé l'adaptation trop difficile», explique Mathieu Roy. François Girard fut envisagé. Il proposa le nom de Mathieu Roy.

«On a voulu en une heure et demie et beaucoup de recherches aller plus loin que le livre, précise ce dernier. Celui-ci était beaucoup ancré dans le présent et dans le passé. Nous avons rajouté la dimension du futur. Tant de grands scientifiques cherchent des solutions.»

«Tout est question de timing, ajoute le coréalisateur Harold Crooks. Quand on est entrés en préproduction en 2008, il y eut le krach financier de Wall Street, qui illustrait parfaitement les théories de Ronald Wright, et nous avons adapté le film à ces réalités. Tout le monde s'entendait pour faire un film accessible au grand public, sans voix hors champ, mais à travers des images fortes et des témoignages.» Parmi les interviewés: Margaret Atwood, Stephen Hawking, Jane Goodall, David Susuki, J. Craig Venture, Ronald Wright lui-même, etc. Notre surconsommation est sur bien des lèvres.

Les préoccupations sociales et environnementales d'Harold Crooks l'avaient emmené à coécrire avec Marc Achbar en 2003 un documentaire aussi important que The Corporation. Marc Achbar a coproduit d'ailleurs avec Cinémaginaire Surviving Progress. Le film fut long à financer, long à tourner et dans plusieurs pays, dont les États-Unis, la Chine, le Brésil, avec segment en Amazonie, long à monter, le tout avec un budget restreint, pour ne pas dire ridicule: 1,8 million. Et tant de choses à dire...

Les deux réalisateurs étaient présents sur tous les plateaux. L'un commençant les interviews (il y en a 50), l'autre prenant le relais pour aider les intervenants à pousser leurs pensées. «Mais je me suis occupé de l'aspect esthétique du film», dit Mathieu. Des prises de vue souvent spectaculaires en Amazonie, en Chine, etc. nourrissent Surviving Progress. Quelques extraits de films furent incorporés, comme la chute des mammouths dans un précipice, tirée de 10,000 B.C. de Roland Emmerich. «Elle illustrait parfaitement la thèse de Wright, estime Mathieu. Les dérives du progrès ont commencé quand, voulant se faire des réserves de nourriture, l'homme des cavernes a décimé les ressources dont il avait besoin.»

Tourner à l'étranger, c'était ouvrir la porte à de nouvelles réalités. «Je suis particulièrement fier des scènes entre le guide chinois et son père, ajoute Mathieu. C'est le père qui est le plus critique envers le système chinois, alors que le fils songe à ses intérêts de carrière. Je suis fier aussi du segment en Amazonie, où les enjeux environnementaux de la forêt à sauver se heurtent aux petits travailleurs forestiers qui ne sont pas les vrais coupables de la destruction amazonienne.»

Le cinéaste québécois tient à souligner l'apport précieux de la recherchiste Nancy Marcotte. «De mon côté, j'ai appris dans tout ce processus filmique les mécanismes du monde financier et des dérives environnementales. Ce fut l'équivalent d'un doctorat sur ces questions.»

Mathieu Roy prépare une oeuvre de fiction, coproduite avec la France, inspirée de ses rapports avec son père au cours de sa maladie, le défunt journaliste Michel Roy. Le comédien français Michel Bouquet a accepté d'incarner le rôle principal.

Bande annonce de Survivre au progrès: