Entrevue avec Philippe Falardeau - Afin que la lumière prévale

Le cinéaste Philippe Falardeau
Photo: François Pesant - Le Devoir Le cinéaste Philippe Falardeau

Plébiscité partout où il passe, Monsieur Lazhar de Philippe Falardeau se veut avant tout une ode aux enseignants, de «grands résistants», affirme le réalisateur...

D'entrée de jeu, Philippe Falardeau avoue candidement n'avoir jamais été très intéressé par la chose théâtrale. «J'ai trop besoin du réel», explique-t-il. Or une représentation de la pièce Monsieur Lazhar, écrite par la comédienne et dramaturge Évelyne de la Chenelière, changea tout cela. Une adaptation poignante et juste, Monsieur Lazhar explore deux deuils. Celui qui étreint une classe d'enfants dont l'enseignante s'est suicidée et celui qui hante leur nouvel instituteur, un immigrant qui a perdu sa famille dans des circonstances tragiques.

Un lieu universel à inventer

«Parce que le lieu, la classe, est universel, parce que, même si le protagoniste est un immigrant, on parle d'humanité bien plus que d'immigration et parce que, enfin, on a là un homme d'une pudeur et d'une dignité qui va aider les enfants tout comme eux vont l'aider, lui, à la fin du spectacle, j'ai ressenti une montée émotionnelle énorme, se souvient Philippe Falardeau. Malgré le drame dépeint, je ne voyais que de la lumière. C'était le seul mot qui me venait. Oui... Pour moi, c'était lumineux, cette affaire-là.»

«De comprendre que l'adulte a besoin de l'enfant autant que l'enfant a besoin de l'adulte, ça m'a touché parce que ça m'a renvoyé à l'époque où j'étais à l'école.» C'est cette prise de conscience que le cinéaste voulut immédiatement transposer dans le langage cinématographique, à savoir que, si un professeur, bon ou mauvais, peut avoir un impact significatif sur la vie des ses pupilles, ces derniers exercent eux aussi une influence sur l'existence de qui leur enseigne.

S'il s'est approprié l'oeuvre d'Évelyne de la Chenelière de la même manière qu'il a mis à sa main le roman de Bruno Hébert, C'est pas moi, je le jure, Philippe Falardeau jouissait avec Monsieur Lazhar d'une latitude accrue, soit l'occasion d'inventer de toutes pièces cette école, ses enseignants et, surtout, ses élèves. En effet, la pièce originale repose sur un long monologue qui oblige le spectateur à visualiser des personnages évoqués mais absents, ainsi qu'à imaginer tout ce qui est rapporté sans être montré. «Cet espace narratif à combler me permettait de développer une histoire qui serait en partie la mienne», résume l'auteur de Congorama, qui put non seulement compter sur le soutient d'Évelyne de la Chenelière, mais développa avec elle une relation de travail extrêmement fructueuse, elle intuitive, lui cérébral. À tel point que le second entend retravailler avec la première plus tôt que tard.

Un lieu universel à raconter

Le scénario, s'il s'attarde surtout à monsieur Lazhar ainsi qu'à deux de ses élèves, n'en aborde pas moins une kyrielle de sujets liés à l'école: l'interdiction de toute forme de contact physique, la faible représentation masculine devant la classe, la détresse psychologique du corps professoral, la lourdeur de la machine administrative, alouette! Pourtant, le récit ne devient jamais discours. «Je me suis assuré que chaque personnage porte derrière lui une sorte de toile de fond qui me permettait de projeter ces enjeux-là. Il faut subordonner les thèmes à ce que vivent les personnages, et non l'inverse. Comme ça, on ne s'éparpille pas.»

Le thème central, celui du deuil, est quant à lui abordé avec ce souci de lumière déjà évoqué. Car, en commençant son histoire après que les morts s'en sont allés, Philippe Falardeau démontre son intérêt pour les vivants. «Parler du suicide, c'est parler de ceux qui restent, c'est parler de la vie, forcément, avance-t-il. Et la vie, elle est dans la classe. Au primaire, on passe plus de temps à l'école qu'avec nos parents. C'est pour ça que je crois que ce couple a tort, dans le film, en décrétant que le rôle de monsieur Lazhar est d'enseigner à leur fille et pas de l'éduquer. Selon moi, l'un ne va pas sans l'autre. À cet égard, s'il écorche un peu le système d'éducation, le film est avant tout une ode à l'acte fondamental qu'est celui d'enseigner», insiste Philippe Falardeau.

Sélectionné pour représenter le Canada dans la course à l'Oscar du meilleur long métrage en langue étrangère, Monsieur Lazhar s'est en outre distingué en remportant le prix du meilleur film canadien au Festival de Toronto de même que ceux du public et du jury à Namur. Le film, qui clôt ce soir la 40e édition du Festival du nouveau cinéma, prendra l'affiche vendredi.

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Collaborateur du Devoir

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