Prise de parole

Les cinéastes Mathieu Denis et Simon Lavoie
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Les cinéastes Mathieu Denis et Simon Lavoie

Après avoir été sélectionné par le festival de Karlovy Vary et celui du nouveau cinéma, Laurentie, le brûlot de Mathieu Denis et Simon Lavoie, prend l'affiche la semaine prochaine. Il faut le voir pour plusieurs raisons, notamment parce que ses auteurs l'ont écrit et réalisé à l'intention toute particulière du public d'ici. Radiographie désenchantée d'une certaine jeunesse québécoise blanche et francophone, descendants trop tranquilles des actants de la Révolution du même nom, Laurentie tente courageusement de crever l'abcès identitaire, entre autres maux.

Témoins de leur temps

Laurentie: «(n.f.) Mot créé récemment pour désigner le pays habité par les Canadiens français et dont le fleuve Saint-Laurent est la note géographique principale.» Ça, c'est la définition tirée du Glossaire de la Flore laurentienne rédigé en 1935 par le frère Marie-Victorin. Dans le film du même nom, c'est la contrée mentale à l'intérieur de laquelle s'isole Louis, un jeune homme qui a mal à sa langue, à son identité, à sa vie. Incapable de s'enraciner à Montréal, à la fois fasciné et révulsé par son nouveau voisin de palier, un anglophone représentant son exact contraire, Louis cède graduellement à la névrose. Présent dans les 28 plans-séquences qui constituent le film, Emmanuel Schwartz est d'une intensité troublante dans le rôle de Louis.

Ce conte de la folie ordinaire est né du besoin farouche qu'éprouvaient Mathieu Denis et Simon Lavoie, deux jeunes cinéastes très réfléchis, de partager leur profonde inquiétude face à la société québécoise telle qu'ils la connaissent et la pratiquent. «On n'a pas cherché à se distancier de notre sujet, à le regarder d'en haut. On est à sa hauteur parce que Louis représente une part de nous deux. On parle de nous», explique le premier sans faux-fuyant. «Le film est à l'emporte-pièce, on en est conscients, enchaîne le second. Le but n'était pas de tenir un discours englobant, mais de témoigner d'une réalité qu'on observe, qu'on vit. C'est le point de vue de deux personnes qui pataugent dans la merde qu'elles décrivent.»

Ladite substance revêt selon eux plusieurs visages, dont le cynisme politique, attitude certes compréhensible, mais ultimement stérile. On vote d'un côté, puis de l'autre. Virevolte le changement, mot magique s'il en est. «Toutes nos grandes institutions sont en ruine ou moribondes, constate Simon Lavoie. On marche sur des décombres. C'est cette déliquescence des idéaux et les conséquences de celle-ci qu'on a voulu montrer.»

L'absence d'un projet de société agit comme du sel sur une plaie pour laquelle on ne parvient à trouver aucun baume. «Prenez par exemple l'Église catholique, qui a longtemps occupé une place prépondérante dans la vie collective du Québec et qu'on a balancée, argue Mathieu Denis. Je ne dis pas qu'on a eu tort d'opter pour la laïcité, mais rien n'a remplacé le vide laissé par cette institution-là.»

Métaphore d'une identité

Pour ce dernier, c'est l'individualisme galopant qui a été érigé en religion de substitution, d'où cette absence d'appartenance débouchant sur un sentiment pernicieux d'isolement qui, ultimement, se meut en aliénation. C'est la thèse de Laurentie, film qui a permis à ses auteurs d'effectuer l'introspection dont Louis se montre justement incapable.

Loin de se complaire dans le nihilisme en sanctifiant le misérabilisme qui se révèle le seul moteur capable de mouvoir leur personnage, les cinéastes sont au contraire très durs à son égard et, par extension, envers eux-mêmes et leurs congénères. Pour Louis, la Laurentie, c'est l'origine et la destination finale. Il tourne en rond, ne tourne plus rond. «Louis est un lâche, tout comme la société québécoise, qui est incapable de prendre en main son propre destin», tranche Mathieu Denis sans ambages.

Car dès le départ, le tandem désirait que son film puisse être reçu à ces deux niveaux. D'une part, le scénario relate la fuite psychologique puis physique de Louis, tandis que, d'autre part, le protagoniste symbolise la nation québécoise qui, à force de repli dans son con-fort et son indifférence, a perdu sa voie et risque à présent de perdre sa voix. D'où l'intégration à l'image et au son de la poésie de nos géants (Miron, Uguay, Hébert, etc.), qui rappelle tout du long le pouvoir de la langue, de la prise de parole. «Ces poèmes sont la lumière du film», confirme Mathieu Denis.

Refusant de ronger leur frein en silence, le mal dont souffre leur alter pas si ego que cela, Simon Lavoie et lui ont plutôt décidé de prendre le crachoir. Une oeuvre écorchée et courageuse, portée à bout de bras, Laurentie prend l'affiche vendredi prochain.

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Collaborateur du Devoir

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