Benoit Pilon et les zones d'ombre de la cité

Le cinéaste  Benoit Pilon <br />
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Le cinéaste  Benoit Pilon

Projeté au FNC, mais en salle dès le 21 octobre, Décharge de Benoit Pilon est une incursion du cinéaste de Ce qu'il faut pour vivre dans un Montréal de la zone où les déchets de la société sont parfois aussi des êtres humains.

Ça le titillait depuis ses années d'étude en cinéma, Benoit Pilon: l'envie de faire un film urbain contemporain, dramatique, cru, dur, montrant le côté nord-américain de Montréal, ses zones sombres, avec la prostitution, la drogue. «À la fin des années 80, dans le Red Light de Saint-Laurent et Sainte-Catherine, des gens parlaient déjà de nettoyer le coin. J'ai imaginé alors un scénario qui a évolué par la suite.»

Le cinéaste, à qui on devait de grands documentaires, dont Roger Toupin: épicier variété, et l'excellente fiction Ce qu'il faut pour vivre, sur un Inuit transplanté au Sud, sentait le poids de son confort dans un monde bien mal pris. Différent, ce film, de son oeuvre précédente? «Oui. Non. Je mets toujours en scène des gens placés malgré eux en marge de la société, en un moment charnière de leur vie où ils se placent en situation de danger.»

Puis, il adorait les premiers films de Scorsese, comme Mean Streets, et les oeuvres plus contemporaines de James Gray et d'Andrea Arnold. «C'est un type de cinéma réaliste auquel j'avais envie de me frotter. L'acteur de Décharge David Boutin me faisait penser à ces acteurs physiques américains qui s'exprimaient autrement que par les mots.»

Le doigt dans l'engrenage

Son Montréal fut celui du sud-ouest de la ville: Verdun, Saint-Henri, Pointe-Saint-Charles, Côte-Saint-Paul, rarement montrés à l'écran. Précisons que Décharge met en scène Pierre (Boutin), à la tête d'une compagnie de récolte d'ordures, au passé délinquant, sauvé des eaux par Madeleine, une intervenante sociale (Isabel Richer), sa compagne avec qui il élève trois enfants. Mais voilà qu'au hasard d'une rencontre avec une jeune et jolie junkie prostituée (Sophie Desmarais) ses démons le rattrapent alors qu'il cherche à la sauver.

«Pierre est un homme qui a des pulsions et des blessures mal refermées, précise le cinéaste. Il nettoie les rues de ses ordures, mais son fils est menacé par les seringues qui traînent. Il décide alors de nettoyer son quartier, mettant involontairement le doigt dans l'engrenage. Sa rechute survient après une tentative d'aider quelqu'un. Il porte le poids d'avoir été sauvé par Madeleine. Celle-ci, qui le sent déraper, tente de le retenir.»

Benoit Pilon précise avoir fait des recherches dans le monde de la prostitution juvénile, auprès des gangs de rue, des intervenants, car ce milieu n'est pas le sien. «Dans les gangs, la façon de s'habiller, de bouger est très importante. Des membres de l'équipe Cactus m'ont aidé aussi à comprendre et à rendre les gestes, les lieux, les habitudes des toxicomanes.»

David Boutin et Isabel Richer se sont vite imposés, mais il a découvert en audition Sophie Desmarais. «Et ce fut le coup de foudre. Elle avait une super drive et plongea dans ce rôle de composition.»

Pour Benoit Pilon, le sujet imposait son esthétique et son rythme: «Il fallait se coller au moment immédiat, car Pierre a transféré sa dépendance en bougeant tout le temps. Au début, avec la caméra à l'épaule, on entourait le camion en accompagnant le personnage, puis cette frénésie s'est estompée un peu. J'ai voulu des décors réalistes, avec une lumière crue. On a tourné en mai, cherchant cette fin d'hiver moche dans la ville salle, mais le printemps est arrivé si vite en 2009 que les feuilles des arbres étaient sorties à l'avance. Le film eut l'air d'avoir été tourné en été.»

Le tournage, il l'a trouvé difficile et anxiogène avec des scènes d'injection, de bagarre. «J'étais hors de ma zone de confort et c'est ce que je recherchais.» Mais il ne voulait pas donner au film une morale. «Il s'agit d'un drame où chacun va au bout de sa logique et où tous les points de vue s'entrechoquent. Dans nos propres bulles confortables se cache une violence: celle de nos petites impuissances. On protège notre cellule. Pierre, à la fin du film, le fait aussi, au prix de laisser à l'extérieur ce qu'il n'a pu secourir.»

Benoit Pilon écrit déjà son prochain scénario: un drame contemporain avec lueur d'espoir au bout. Le film sera situé à Iqaluit, la capitale du Nunavut, qu'il a découverte à travers son film Ce qu'il faut pour vivre, situé en partie dans le Grand Nord. «Deux populations s'y côtoient, les Bancs et les Inuits, dans une ville de 7000 personnes qui a l'air d'être construite sur la Lune.»