Jean-Marc Vallée - Faire fi des airs connus

Jean-Marc Vallée, réalisateur du film Café de Flore.
Photo: François Pesant - Le Devoir Jean-Marc Vallée, réalisateur du film Café de Flore.
«Je suis un petit peu fébrile, confesse Jean-Marc Vallée en cours d'entrevue. Le 31 août à 11h, je quittais la salle de colorisation avec Café de Flore sur disque dur. Je viens de terminer le film et je ne suis pas sûr que j'en parle bien.» Si les craintes du cinéaste sont légitimes — sa plus récente oeuvre en est une dense et singulière —, Jean-Marc Vallée peut se rassurer: son discours s'avère au final aussi stimulant que sa proposition.

L'intrigue de Café de Flore (le film tire son titre d'une chanson qu'affectionne particulièrement le réalisateur) est double, voire triple. À Montréal, de nos jours, Antoine coule des jours heureux en compagnie de sa nouvelle conjointe. À l'opposé, son ex-épouse Carole, son amour d'adolescence avec qui il a eu deux filles, broie du noir et semble prête à céder à une pulsion de mort. À Paris, vers la fin des années 1960, Jacqueline élève seule, et avec un positivisme farouche, son petit garçon, Laurent, qui est atteint de trisomie. Graduellement, les deux époques se font écho l'une l'autre et le montage suggère des filiations que le dialogue confirmera plus tard.

Partir, revenir


La gestation de Café de Flore était déjà entamée lorsque Jean-Marc Vallée se fit offrir la réalisation de Young Victoria. «J'y ai vu une occasion d'aller me faire la main», explique-t-il. Bien qu'il se fût agi d'une commande, le nom de Martin Scorsese figurait parmi les producteurs. Comment refuser? «C'était également une histoire d'amour, et c'est ce que je m'apprêtais à écrire. Celle, ou plutôt celles, présentes dans Café de Flore sont différentes, mais quand même...» Pendant le tournage en Angleterre, le récit se précise, des réseaux subliminaux se mettent en place... L'approche sera impressionniste.

«Le scénario était déstructuré dès le départ, se souvient Jean-Marc Vallée, avec les deux histoires parallèles abordées en alternance. J'avais une vision très précise du film. Je me suis permis des libertés au montage, mais l'oeuvre terminée ressemble beaucoup à mon plan de base, c'est-à-dire au scénario.» Café de Flore aura nécessité quatre années d'écriture, peu ou prou.

Puis vint le moment de songer à la distribution. Coup de dés, coup de génie: Jean-Marc Vallée pensa au chanteur Kevin Parent pour incarner Antoine, un DJ heureux mais tenaillé par la culpabilité de savoir que son ex (Hélène Florent, formidable) est à la dérive. «On a dressé une liste des acteurs qui conviendraient, explique le premier. Puis on s'est dit que ce serait peut-être pertinent de regarder du côté des chanteurs et des DJs. Peu après, Kevin m'a appelé pour s'assurer que j'étais sérieux, parce qu'il était vraiment intéressé. Ça a été décisif.»

L'une chante, l'autre aussi


Kevin Parent confirme, l'air encore un peu surpris de ce qui lui arrive. «J'avais reçu trois autres scénarios la même semaine. Je commençais à me demander si c'était une joke, rigole-t-il. Sans rien connaître au jeu ou à la manière dont il fallait attaquer tout ça, j'ai plongé. J'avais déjà eu des offres, mais je crois que là, j'étais prêt, ou en tout cas disponible.»

Y allant à tâtons, Kevin Parent s'en remit à son instinct. «Je développais des petits tics que j'essayais d'intégrer. C'était le fun. Plus tard, j'ai consulté un coach pour casser mon accent et adapter ma prononciation. Dans le film, je parle avec une ligne mélodique plus plane. Graduellement, le personnage est devenu un peu plus chill, un peu plus cool, un peu plus comme Jean-Marc», révèle le chanteur en regardant autour de lui comme un gamin révélant le secret d'un coup pendable.

De son côté, Vanessa Paradis a depuis longtemps gagné ses galons d'actrice. Malgré cela, la star n'a jamais senti que c'était dans la poche. «J'ai été bouleversée à la lecture du scénario. J'en ai eu le souffle coupé. Sauf que Jean-Marc n'était pas convaincu d'emblée que je puisse jouer Jacqueline. Il me disait de cette femme qu'elle était dure, dure, dure!» L'abnégation de ce personnage cachant une part d'ombre sous des dehors solaires toucha profondément la belle Française.

Dans Café de Flore, Vanessa Paradis livre la performance de sa carrière. Or, pour expérimentée qu'elle soit désormais, elle en fut quitte pour une expérience inédite en travaillant avec le jeune Marin Gerrier, un garçon trisomique jouant pour la première fois. Leur complicité à l'écran est telle que le spectateur se sent privilégié d'en être le témoin.

«On s'est entendu comme ça, assure la comédienne en faisant claquer ses doigts menus. Marin m'a sauté dans les bras spontanément. Y'a chez les enfants trisomiques une pureté et une générosité de l'amour. Ils ne sont pas inhibés. Les choses sont beaucoup plus belles et beaucoup plus simples. On a passé énormément de temps ensemble, Marin, Jean-Marc et moi. On déjeunait, on se promenait dans Paris, puis on rentrait au bureau et on travaillait. On a ri. Y'a des gens avec qui on est fait pour s'entendre», conclut-elle en esquissant un sourire.

Avec son souffle narratif, sa maîtrise technique et sa direction d'acteurs experte, C.R.A.Z.Y. annonçait un cinéaste non seulement ambitieux, mais équipé pour l'être. Café de Flore confirme cela et, pour cette raison, constitue non seulement une bonne surprise, mais une bonne nouvelle. Le film prend l'affiche vendredi prochain.

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Collaborateur du Devoir

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