Entre le corps et l'Esprit-Saint

Madeleine Péloquin et Victor Andres Telles Turgeon dans Pour l’amour de Dieu, de Micheline Lanctôt <br />
Photo: Source Métropole Films Madeleine Péloquin et Victor Andres Telles Turgeon dans Pour l’amour de Dieu, de Micheline Lanctôt

Lorsqu'un créateur décide de raconter quelque chose de personnel, son œuvre acquiert souvent une dimension universelle. Le phénomène n'est pas si paradoxal que cela. Au cinéma, l'on ouvrira plus volontiers son cœur à un film si l'on perçoit, derrière, les battements de celui du cinéaste. C'est ce qui se produit avec Pour l'amour de Dieu, le plus récent long métrage de Micheline Lanctôt, primé cette semaine au Festival du film francophone d'Angoulême.

Inspirée d'un souvenir d'enfance qui l'a longtemps hantée, l'intrigue est campée à Montréal en 1959. Préadolescente fermement isolée dans sa bulle d'innocence, la pieuse Léonie considère soeur Cécile, une jeune et jolie religieuse, comme son amie. Lorsqu'un séduisant frère dominicain s'amène dans le décor, Léonie a le coup de foudre. Cécile aussi.

Avec pareille trame, Pour l'amour de Dieu aurait pu se muer en buvette sentimentale. Que l'on se rassure, le film de madame Lanctôt, tout en demi-teintes, se situe à des lieues de l'érotico-kitsch L'Amour humain, de Denis Héroux. Concertés et sans apprêt, les airs de piano de Catherine Major et la direction photo de Michel La Veaux confèrent à l'ensemble un supplément de grâce. Judicieusement épurée, la mise en scène n'en demeure pas moins riche en trouvailles visuelles (le plan séquence d'ouverture, le plan fixe sur la balançoire). L'apparition récurrente du Christ qui visite tour à tour Léonie et Cécile constitue, cela dit, le meilleur exemple de la démarche sobre et pourtant variée de l'auteure. Traité sur le mode terre à terre, ce motif éminemment surréaliste donne lieu à des scènes évocatrices, notamment celle qui suit la confession de Léonie.

Car, un peu comme dans The Children's Hour, c'est l'indiscrétion d'une enfant qui met le monde adulte en émoi. À la différence qu'ici la cinéaste laisse planer l'ambiguïté quant à ce qu'a vu ou non Léonie. Au spectateur de décider si sa dénonciation repose sur un fait, un mensonge ou une rêverie.

C'est à la jeune Ariane Legault qu'il incombe de rendre les émotions complexes et souvent contradictoires de ce personnage et elle y parvient avec un naturel appréciable. Dans le segment contemporain, Micheline Lanctôt canalise l'énergie de la petite et compose une version adulte très crédible. Cécile, une nonne au tempérament affirmé, est interprétée avec aplomb par Madeleine Péloquin. Dans un rôle que je vous laisse deviner, Geneviève Bujold apporte au film sa présence désormais frêle et parcheminée. Habitée et émouvante, elle partage avec la cinéaste de fort beaux moments.

Ce qu'il faut pour vivre, de Benoît Pilon, d'après un scénario de Bernard Émond, proposait une toile de fond ecclésiastique aussi nuancée que celle mise au premier plan par Micheline Lanctôt. Mais, avant cela, il faut remonter à La Dame en couleurs, le chant du cygne honteusement négligé de Claude Jutra, pour trouver une exploration cinématographique digne de ce nom de l'héritage religieux québécois. Pour l'amour de Dieu forme, avec ces deux longs métrages, une intéressante trilogie. C'est un film généreux, un film humain. C'est un film qui vient du coeur. (Notez que nous publierons lundi l'entrevue exclusive que Geneviève Bujold a accordée à François Lévesque).

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Collaborateur du Devoir


1 commentaire
  • Yves Lever - Abonné 3 septembre 2011 21 h 13

    Et avant La dame de coeur,

    Il y a eu «L"acte du coeur» de Paul Almond, un film à redécouvrir.

    Avec une Geneviève Bujold qui n'avait pas encore trente ans...

    Voir à http://pages.videotron.com/lever/Articles/acte.htm

    Et puis, le personnage du curé Leclerc, longuement élaboré dans Jesus de Montréal, qu'on retrouve dans Les invasions barbares et dans L'âge des ténèbres, est un personnage fort intéressant.

    Parole de défroqué !