Cinéma - Pour en finir avec le père manquant

Dans le rôle du meilleur ami juriste, un père célibataire de quatre enfants, Antoine Bertrand tire le maximum d’une partition très payante. Tel qu’interprété par Patrick Huard, David, personnage principal du film Starbuck, emporte d’emblée l’adhésion.<br />
Photo: Films Séville Dans le rôle du meilleur ami juriste, un père célibataire de quatre enfants, Antoine Bertrand tire le maximum d’une partition très payante. Tel qu’interprété par Patrick Huard, David, personnage principal du film Starbuck, emporte d’emblée l’adhésion.

David Wozniak a 42 ans, mais agit comme s'il en avait 30 de moins. Bon bougre au cœur d'or, David a l'heur de se mettre dans le pétrin et de décevoir son monde.

Fils de boucher, il est décrit par son père et ses deux frères comme le pire livreur de viande qui soit. David est le genre de gars qui se pointe chez sa copine après des semaines sans donner de nouvelles et qui s'étonne de ce qu'elle ne l'accueille pas avec un sourire et des baisers. C'est vous dire.

Parce qu'il avait alors un urgent besoin d'argent, une situation qui n'a du reste guère changé, David a jadis fréquenté assidûment une banque de sperme. Quelle n'est pas sa surprise d'apprendre 20 ans plus tard que 533 rejetons sont nés de sa semence, et que 142 d'entre eux ont déposé un recours collectif afin de connaître l'identité de leur père biologique. Graduellement, la panique cède le pas à la curiosité et, allant à l'encontre des conseils de son avocat et ami, David décide de s'insinuer dans la vie de sa progéniture nombreuse sans toutefois dévoiler son identité véritable.

Riche prémisse que celle proposée par Ken Scott et Martin Petit. Or on le sait, même la plus ingénieuse des prémisses ne saurait garantir à elle seule un bon film. Qu'on se rassure, les deux coscénaristes ont concocté à partir de la leur un récit accrocheur peuplé de personnages extrêmement attachants. Tel qu'interprété par Patrick Huard, David emporte d'emblée l'adhésion avec son regard de chien battu qui se relève vaille que vaille, malgré les coups, malgré les gaffes. En fiancée psychorigide à bout (et enceinte), Julie LeBreton fait flèche de tout bois dans un rôle trop bref. Dans celui du meilleur ami juriste, un père célibataire de quatre enfants, Antoine Bertrand tire le maximum d'une partition très payante. Grâce soit rendue à la personne qui a pensé à Igor Ovadis, un père indulgent et chaleureux qui illumine le cadre chaque fois qu'il s'y trouve.

Remarquez qu'avec les dialogues que leur fournissent Scott et Petit, il eût été impardonnable que les interprètes ne brillent pas. Ça explose, ça frappe juste, ça sonne vrai et franc. On se surprend à se dire qu'on aurait pu entendre certains échanges dans la rue, tels quels. Mine de rien, cette authenticité-là est relativement rare. Et ces tirades! Antoine Bertrand qui pleure ses érections perdues, Julie LeBreton qui menace de se transformer en psychopathe dans un parc d'enfants: on rit d'autant plus fort que l'on sait qu'on ne devrait pas. On rit surtout parce que l'on sait que pour politiquement incorrects qu'ils soient, ces moments dévoilent des zones sombres que reconnaîtront bien des gens.

Certes, le scénario n'est pas dépourvu de faiblesses, notamment lorsqu'il s'intéresse au sort d'une jolie junkie ou lorsqu'il prend le chemin de la salle d'audience, vers la fin. Deux causes entendues, un seul jugement expédié? À cela, on peut objecter que l'intrigue de Starbuck se soucie d'un certain réalisme et non d'un réalisme certain. La palette chromatique retenue par Pierre Gill, qui joue souvent de rouges, de jaunes et de bleus primaires très vifs, suggère à ce chapitre une filiation visuelle discrète avec Amélie Poulain. La fantaisie n'est pas au menu, mais une distance relative par rapport au réel, si.

Starbuck constitue la seconde incursion de Ken Scott derrière la caméra après le mal-aimé Les Doigts croches. Révélé grâce au scénario de La Grande Séduction, dont il tournera lui-même le remake en langue anglaise, Scott signe une mise en scène soignée qui rend compte d'une sensibilité évidente par rapport à l'image et à qui l'habite. En deux films, un vrai cinéaste s'est imposé.

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Collaborateur du Devoir