Entretien avec le cinéaste Philippe Claudel pour le film Tous les soleils - Entre les soleils et les fantômes

De passage à Montréal et logeant au chic hôtel Sofitel, c’est toujours avec la même sensibilité, et la même intelligence vive, que Philippe Claudel défend ce que certains pourraient qualifier de virage surprenant...
Photo: - Le Devoir De passage à Montréal et logeant au chic hôtel Sofitel, c’est toujours avec la même sensibilité, et la même intelligence vive, que Philippe Claudel défend ce que certains pourraient qualifier de virage surprenant...

Dans Tous les soleils, son deuxième long métrage après le magnifique Il y a longtemps que je t'aime, l'écrivain et cinéaste Philippe Claudel multiplie les citations, dont quelques vers du poète sicilien Alfio Antico: «[...] Tous les soleils à l'aube sont comme de grands enfants qui n'ont que faire du temps...» De passage à Montréal et logeant au chic hôtel Sofitel («Je vous jure que je n'ai pas vu de femmes de chambre sortir de leur rôle!»), c'est toujours avec la même sensibilité, et la même intelligence vive, qu'il défend ce que certains pourraient qualifier de virage surprenant.

En effet, ceux qui avaient versé plus d'une larme devant la détresse de Kristin Scott Thomas dans son premier film devront peut-être ranger leurs mouchoirs. Même si Tous les soleils ne manque pas d'humanité, il regorge aussi d'éclats de rire, surtout devant les errances de ce charmant veuf d'origine italienne (Stefano Accorsi, la vedette d'Un baiser s'il vous plaît et La Faute à Fidel) cultivant le souvenir amoureux de son épouse décédée il y a plus d'une décennie. Pour ce professeur de musique baroque établi à Strasbourg, entre sa fille adolescente et un frère anarchiste (de salon), pas de place pour l'amour, si ce n'est une forme d'altruisme auprès des malades... Tout cela va bientôt changer.

Philippe Claudel comprend la surprise devant ce virage, mais le revendique entièrement. «Je n'avais pas le goût de profiter du succès pour faire la même chose en plus gros, en plus cher, et avec plus de vedettes, dit-il avec assurance. J'avais envie de travailler dans la même économie, mais d'en profiter pour faire un film qui, dans d'autres circonstances, aurait été plus difficile à monter. Heureusement que j'avais de bons producteurs et un succès derrière moi, car les chaînes de télévision ne voulaient pas d'un projet avec deux acteurs italiens peu connus en France et d'une icône comme Anouk Aimée.» Celle-ci, l'espace de quelques scènes, rayonne dans Tous les soleils, hommage à peine voilé à la comédie à l'italienne d'autrefois.

L'auteur de L'Enquête et du Rapport de Brodeck revendique son côté «comique», mais je lui souligne que c'est une chose d'aimer rigoler, et une autre de savoir faire rire. «Si je caricaturais, je dirais que c'est plus facile de faire un drame. J'ai toujours cette envie d'apprendre des choses nouvelles, la comédie en était une. Et il ne faut jamais perdre de vue le rythme qu'impose le genre. Au tournage, je reprenais souvent les acteurs, qui étaient tous très bons. Je leur disais: "On a fait la scène en 1 minute 12, il me la faut en 55 secondes..." Ce fut d'ailleurs ma seule exigence auprès des producteurs, celle d'avoir plus de temps de tournage, pour mieux découper les scènes et raccourcir au montage.»

Avec la présence de deux personnages italiens, dont l'un qui constitue le coeur et l'âme du film, Tous les soleils aurait pu attirer un producteur italien en mal de projets inspirants. Ils ne se sont pas bousculés, sans doute mal à l'aise devant l'humour caustique de Claudel à l'égard de Silvio Berlusconi, constamment égratigné par Luigi, ce militant toujours en robe de chambre qui a fait de cette bête noire de la politique sa tête de Turc. «Cela n'a rien de surprenant dans la mesure où Berlusconi contrôle tout en Italie, la politique, la presse... et le cinéma. Neri Marcorè, celui qui incarne Luigi, me racontait qu'un distributeur italien avait acheté un film à la demande pressante de Berlusconi... pour qu'il ne soit jamais diffusé! Pour le moment, je ne crois pas que ça arrivera au mien!»

Tous les soleils n'a pourtant rien d'un brûlot politique, plutôt une autre variation sur les thèmes chers aux créateur, écrivain et cinéaste confondus. Car, dans ses livres comme dans ses films, il se laisse toujours habiter par la question de la survie après un deuil, lié à un être cher ou à un drame collectif comme l'Holocauste. Et il n'hésite pas à proclamer sa croyance... aux fantômes! Mais cela n'a rien de «fantastique» pour lui. «La présence des morts, des absents, c'est quelque chose que j'éprouve tous les jours. Mon père, de qui j'étais proche, est mort il y a deux ans et je n'ai jamais autant pensé à lui depuis qu'il est parti. Même sur mon téléphone, je n'arrive pas à supprimer les numéros des gens morts!» Tout comme le personnage d'Alessandro qui navigue entre la musique baroque, la poésie, la famille et les amis, Philippe Claudel jongle lui aussi avec plusieurs passions et refuse «l'anesthésie des sentiments» pour choisir une vie ensoleillée.

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Collaborateur du Devoir