La tentation Dardenne

Anne Coesens dans Illégal, d’Olivier Masset-Depasse<br />
Photo: Source Axia films Anne Coesens dans Illégal, d’Olivier Masset-Depasse
Cette tâche, le cinéaste Olivier Masset-Depasse la réussit parfaitement dans Illégal, une fiction affichant parfois une esthétique documentaire dans sa manière la plus superficielle: caméra à l'épaule aux mouvements frénétiques, gros plans de visages inquiets ou désespérés, éclairages rarement esthétisants, etc. Mais la part de réalité la plus substantielle de ce drame se nourrit de l'obsession des autorités à l'égard de l'immigration clandestine, dans un climat européen propice à la paranoïa et à la xénophobie.

Ces travers suintent sur les murs du centre de détention pour illégaux (hommes, fem-mes et enfants réunis) où va échouer Tania, séparée de son fils confié à une amie, rongée par l'inquiétude de savoir qu'il pourrait tomber dans les griffes du parrain qui lui a fourni de faux papiers. Pour elle, dans cet environnement parfois hostile, parfois humain, c'est le début d'une guerre d'usure avec les autorités, incapables de connaître son identité puisqu'elle refuse de se nommer et qu'elle a brûlé ses doigts pour rendre ses empreintes illisibles. Il n'y a alors aucun moyen légal de l'expulser. Et comptez sur elle pour déjouer ses gardiens, faire rager son avocat ou assurer à ses compagnes d'infortune un minimum de compassion.

Le courage, l'intelligence et parfois le sourire de cette femme ne cessent d'envahir l'é-cran, car le cinéaste concentre sur elle son regard, la suivant pas à pas dans son désespoir agité et tonitruant. Entre les quatre murs de cette prison sans le nom, sinistre et étouffante, le monde extérieur se résume au seul téléphone public, lieu de toutes les impuissances, longue suite de con-versations inachevées, bouleversantes, colériques ou aux tristes allures de dialogue de sourds.

Il apparaît impossible d'éviter les rapprochements avec le cinéma coup-de-poing de deux compatriotes d'Olivier Masset-Depasse, celui des frères Jean-Pierre et Luc Dardenne, dont les parallèles s'avèrent nombreux, à commencer par la façon faussement brouillonne de capter les errances d'une société apeurée par la différence et un semblant de désordre. Même la beauté discrète et blafarde de l'excellente Anne Coesens évoque le profil d'Arta Dobroshi, la vedette du Silence de Lorna.

Illégal s'approche donc d'une esthétique que ne renieraient pas les réalisateurs de La Promesse, mais il y a chez Olivier Masset-Depasse un net désir de séduction. Son héroïne frise la perfection — pas de place pour le doute et les zones d'ombre, celles par exemple d'un passé louche — et ce voyage supposément au bout de l'enfer se termine dans un climat euphorique, réduisant en miettes son discours jusque-là vigoureusement dénonciateur.

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Collaborateur du Devoir

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