Festival de Cannes - La Palme d'or à Malick

En l’absence du réalisateur Terrence Malick, le producteur du film The Tree of Life, Bill Pohlad, a reçu la Palme d’or du Festival de Cannes, dimanche, des mains de l’actrice Jane Fonda.
Photo: Agence Reuters Éric Gaillard En l’absence du réalisateur Terrence Malick, le producteur du film The Tree of Life, Bill Pohlad, a reçu la Palme d’or du Festival de Cannes, dimanche, des mains de l’actrice Jane Fonda.

Le Devoir à Cannes - On lui prédisait la Palme à ce fantôme de Terrence Malick, qui aura assisté en catimini à la première de son film The Tree of Life, fuyant les pompes de ce monde. La Palme lui fut octroyée dimanche in absentia. The Tree of Life, œuvre foisonnante d'une folle ambition, mêlant l'origine du monde à des réminiscences personnelles, manquait de cohésion, mais sa proposition était d'une ampleur et d'une vision cosmique qui justifiaient ce prix.

Cette 64e édition du festival aura été faste. Excellente sélection en général, pluie de vedettes, Brad Pitt, Sean Penn, Penélope Cruz et compagnie — ça fait bien à la télé — temps radieux, mais la politique fit irruption. L'affaire Lars von Trier, banni du festival pour ses propos antisémites en conférence de presse — une crise mal gérée ici — a assombri la fête. Quant aux déboires de DSK, retransmis sur les écrans du Palais des festivals, leurs images ont dépassé en impact les oeuvres de fiction.

Les films clandestins des cinéastes iraniens Jafar Panahi et Mohammad Rasoulof (ce dernier primé à Un certain regard) rappelaient à quel point la liberté de création demeure fragile sous d'autres cieux. Mais leur cause n'a pas suscité la même ferveur ici que l'an dernier. La conférence de presse prévue autour de leurs oeuvres fut annulée, et chacun a géré ça à la pièce.

Les plus méritants sur la touche


Quant à ce palmarès du 64e festival cannois, au jury présidé par Robert de Niro, il a parfois séduit, mais aussi déçu, et les journaux d'hier témoignaient d'une frustration assez généralisée. Des oeuvres de haute maîtrise: This Must Be the Place de Paolo Sorrentino, Le Havre d'Aki Kaurismäki, La Piel que habito de Pedro Almodovar (un prix de caméra quand même pour lui) sont reparties Gros-Jean comme devant, ainsi que le ludique Pater d'Alain Cavalier, à notre grand dam.

Le jury, devant son excellent cru, se sera çà et là égaré dimanche, en octroyant son laurier de mise en scène au Danois Nicolas Winding Refn pour Drive, un film d'action punché mais en mal d'envergure, et son prix de scénario à Footnote de l'Israélien Joseph Cedar, qui mariait dérision et regard aigu sur une relation père-fils à des tics de réalisation. Ces deux élus laissaient de plus méritants sur la touche.

La nouvelle du soir était ce prix d'interprétation à l'actrice américaine Kirsten Dunst pour son rôle de dépressive dans Melancholia de Lars von Trier. Elle y avait offert une solide prestation de fragilité et de force en être double affrontant l'Apocalypse.

Provocation de la part du jury, ce prix d'actrice? Plutôt indépendance d'esprit. Le cinéaste Olivier Assayas, qui y siégeait et eut une forte influence, aurait visiblement monté Melancholia plus haut sans cette controverse. Kirsten Dunst, après une semaine en montagnes russes, remercia le festival de ne pas avoir retiré Melancholia de la compétition après «l'affaire». Car il avait été question d'étendre le bannissement du cinéaste à son film, tant les conséquences de ce dérapage verbal pro-hitlérien en mode folie pure ont pris ici des proportions démesurées.

Les frères Dardenne n'auront pas fait l'histoire en recevant une troisième Palme d'or, mais sont montés très haut au palmarès avec Le Gamin au vélo, qui leur valut le Grand Prix du jury. Ils ne se renouvellent guère dans leur sillon du cinéma social, et on souhaite parfois que d'autres soient primés à leur place...

Heureuse surprise! Ce Grand Prix du jury couronna ex aequo l'excellent, très lent, subtil, radical, hypnotique et nourri de plans sublimes Once Upon a Time in Anatolia du Turc Nuri Bilge Ceylan, présenté en fin de festival, mon coup de coeur, qui en aura pourtant endormi plusieurs.

Français primés

Les Français sont contents. Deux des leurs furent couronnés.

Jean Dujardin pour sa prestation muette vraiment délicieuse dans le film en noir et blanc The Artist de Michel Hazanavicius, situé à Hollywood au cours des décennies 20 et 30, a remporté le prix d'interprétation masculine. Lui qui s'est senti longtemps déconsidéré, car collé à des succès populaires comme Brice de Nice, savourait ce retour du balancier. Il a damé le pion à Sean Penn, l'étonnante rock star du film de Sorrentino, le vainqueur prévu.

On peut présumer que Robert de Niro, qui nous dit du bien sur le film, a poussé Sean Penn, mais dut s'incliner au profit du groupe. Le palmarès sentait l'esprit de compromis.

Il fallait voir l'émotion de la Française Maïwenn recevant, haletante, le prix du jury pour son merveilleux film choral Polisse sur les dessous d'une brigade policière chargée des délits faits aux mineurs.

La jeune cinéaste, scénariste et actrice, déjà derrière Le Bal des actrices, n'a pas volé son laurier.

Mais trop de recalés manquaient à l'appel pour réjouir le coeur des festivaliers. Et Cannes se prépare à perdre non pas un joueur important dans l'avenir (Lars von Trier), mais deux, Almodovar également. Le cinéaste espagnol, outré de n'avoir jamais reçu la Palme d'or, s'était fait tirer l'oreille pour accepter de mettre en compétition son excellent mais glacé thriller

La Piel que habito. Il risque de ne jamais revenir sur la Croisette.

Côté thématiques, la détresse des enfants mal aimés ou victimes de sévices aura hanté la sélection, tout comme la condition féminine, sans que les cinéastes, Maïwenn mise à part, aient toujours su voir les femmes hors du champ du fantasme, malgré de bonnes intentions, tels Bonello et Mihaileanu dénonçant le sexisme tout en se rinçant l'oeil sur des héroïnes infantilisées.

La genèse du monde (Malick) et sa destruction (Von Trier) furent aussi deux pôles, deux visions, optimiste ou pessimiste, sur un avenir planétaire en mode incertain.

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En finissant, on accorde notre propre palme de l'humour involontaire à Robert de Niro. Tentant de s'exprimer en français à l'heure du palmarès, le président du jury appela ses compagnons... des «champignons».

Palme de l'humour tout court à Jean Dujardin qui recevant son prix d'interprétation pour son rôle dans le film muet The Artist, lança: «Je vais me taire.... car ça me réussit plutôt pas mal.»

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