Lars von Trier au 64e Festival de Cannes - Quand des mots choquent plus qu'un film

Lars von Trier hier à Cannes<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Lars von Trier hier à Cannes

Le Devoir à Cannes - Il arrive que les propos d'un cinéaste devant un parterre de journalistes prennent le pas sur son film, jetant une ombre noire dessus. Hier, par exemple...

Bien clairvoyant qui pourrait pénétrer la tête d'un homme aussi complexe et névrosé que le cinéaste danois Lars von Trier. Prophète noir, cinéaste génial et controversé derrière Breaking The Waves, Dancer in the Dark (Palme d'or en 2000), Antichrist, etc. Ses films exploratoires, explosifs, surprenants, brillants sont toujours de la course ici. Tout le monde a adopté ses phobies comme éléments de son charme (il descend à Cannes en autocaravane de sa Scandinavie, par peur de l'avion. Grand dépressif, puisant à son mal de vivre une créativité sans bride. On lui pardonne tout ou presque, mais...

Hier, venant défendre son apocalyptique Melancholia, une histoire de planète qui percute la Terre et cause sa destruction, par ailleurs couci-couça, lui qui aime tant choquer, choqua.

Longtemps il s'était cru d'origine juive, issu d'une famille allemande, avant de se découvrir rejeton du camp nazi.

Or, devant les représentants des médias déconcertés — certains riaient, mais de quel rire? —, il assurait hier comprendre Hitler en tant qu'homme, même s'il n'est pas un brave type. «Il a fait du mal. Je l'imagine dans son bunker toutefois et sympathise un peu avec lui.» Le cinéaste s'est déclaré en faveur des Juifs, mais pas tout à fait: «Israël pose quand même certains problèmes... Albert Speer, j'aime bien. Bon, je suis un nazi.» Boutade, quoique pas vraiment!

Ce genre de propos crée un froid. Même son actrice Kirsten Dunst étouffa à ses côtés un «Oh, my God!»

Quand on n'a plus rien à perdre, on dit parfois n'importe quoi.

Il dut d'ailleurs s'excuser par voie de communiqué, à la demande du festival. «Je ne suis ni antisémite, ni raciste, ni nazi», précisa le Danois en offrant ses plus plates excuses. Dont acte!

Retour au cinéma

Son Melancholia, passeport pour l'apocalypse, n'a rien de sulfureux. L'oeuvre est avant tout mélancolique, comme son titre l'indique, mais laisse sur sa soif, gorgée d'images somptueuses et d'envolées wagnériennes, mais anémiée du scénario.

Ce film est la face sombre de celui de Terrence Malick, The Tree of Life, qui se penchait sur la genèse du monde en ouvrant sur des dimensions spirituelles de lumière. Lars von Trier se veut justement antéchrist: la fin est proche. Sa transcendance à lui se joue sans espoir à la clé.

Il ne causera pas la polémique, comme son précédent Antichrist si violent.

Melancholia démarre à ravir pourtant: une introduction superbe: images nourries de symboles équestres, avec mariée flottant comme une Ophélie, séquences de collusion cosmique, musique de Wagner (l'ouverture de Tristan et Yseult). Le dénouement apocalyptique est tout aussi sublime. Von Trier a voulu mêler romantisme, style et réalisme, mais le décor d'un château en Suède pousse la note esthétique un peu fort et la musique, en fin de compte écrase tout.

Au milieu de tout ça, une trame dramatique traitée sur un mode plus classique: un grand mariage, celui de Justine (Kirsten Dunst, très juste), la folle du logis qui gâche la noce — alter ego du cinéaste. Le clou de la fête demeure la mère de la mariée (Charlotte Rampling) qui en quelques répliques cyniques impose un personnage décapant.

Deux soeurs, Justine donc, la soi-disant dérangée du bocal, et Claire (Charlotte Gainsbourg, en petite forme), la prosaïque, la bien casée du duo.

Plus la menaçante planète approche, plus Justine, celle qui lit les signes, connaît les profondeurs cosmiques et souffre des malheurs du monde, devient figure de sagesse, tandis que l'autre, agrippée aux conventions, s'effondre.

Nul ne pourra cette fois taxer le cinéaste de misogynie, tant le personnage de Justine tient de la grande prêtresse.

«Pour moi, ce n'est pas vraiment un film sur la fin du monde, explique Lars von Trier, mais sur un état d'esprit: la mélancolie. La Terre est en train d'être détruite, mais à quoi bon s'en faire, puisque nous allons tous mourir?»

Oeuvre métaphorique donc, où les symboles écrasent les segments dramatiques plus faibles, dans le huis clos d'une demeure somptueuse, coupée du monde, où la grande attente se joue.

Les dialogues manquent de tonus, l'action s'étiole souvent. On attend la fin du monde sans s'émouvoir. Et même si les dernières images éblouissent, la montée dramatique semble égarée en chemin.

L'idée du film est venue d'un échange avec Penelope Cruz, qui désirait travailler à ses côtés. Elle lui proposa d'adapter Les Bonnes de Genet. Il a transformé les servantes en deux soeurs, avant de modifier l'action. Penelope disparut du décor et Melancholia est né.

Le cinéaste dit estimer que la vie n'a pas de sens, le monde non plus, et rappelle ses nombreux épisodes dépressifs.

«La mélancolie existe dans les oeuvres que j'aime. Elle est liée au sentiment de désir. Ce qui est particulier à ce film, c'est l'élément de pathos, de drame. Quand je fais des comédies, elles deviennent mélancoliques, et ce film devait être une comédie...»

Si la lumière existe pour Lars von Trier, elle habite le cinéma, sa rédemption. «Je regarde souvent des films et c'est la lumière divine que je vois. Il n'y a pas tellement d'espoir, mais il y a la vie. Si un film apporte ces éléments, me voici ravi. Je suis un homme qui aime cette notion de souffrance, de douleur, de culpabilité. Mais aussi cette lumière-là.»

Il doute de son film, comme de tous ses films, au fait.

«Ici, la musique de Wagner nous a emportés, confie-t-il. C'est devenu un peu trop romantique. Il est probable que ce film ne vaille pas la peine d'être vu.»

N'allez pas le croire. Melancholia possède ses beautés et ses failles.

Mais chose certaine à Cannes, si Von Trier cherchait le scandale, il n'est pas venu du film, mais de lui.

LE COURRIER DES ÉCRANS

Le meilleur et le pire des écrans, petits et grands, vus par nos journalistes cette semaine. Inscrivez-vous, c'est gratuit.


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront le 5 septembre 2019.

6 commentaires
  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 19 mai 2011 06 h 52

    Pour en finir avec Adolf H...

    Est-ce qu'un jour on va être capable de parler de Hitler comme on parle de n'importe quel personnage historique?

  • France Marcotte - Inscrite 19 mai 2011 07 h 39

    Gonfle, gonfle...

    Sur les photos qui nous parviennent de Cannes, j'ai remarqué sur d'autres visages de cinéastes ou d'acteurs masculins que celui-ci du cinéaste Lars von Trier, cet air blasé, pour ne pas dire méprisant et pas très engageant, qui fait bien percevoir au commun des mortels qu'on se veut là-bas d'une classe à part.
    Quand on protège ainsi son butin c'est qu'on sait qu'il pourrait être menacé.
    Et comme le suggère cet article, on peut se demander si l'arrogance n'est pas inversement proportionnelle à la qualité du produit.
    L'art véritable ne porte-t-il pas toujours une part d'humilité?

  • Roland Berger - Inscrit 19 mai 2011 08 h 16

    Une misogynie subtile ?

    Odile Tremblay écrit : « Nul ne pourra cette fois taxer le cinéaste de misogynie, tant le personnage de Justine tient de la grande prêtresse. » Faire d'une femme une grande prêtresse ne relève-t-il pas de la misogynie ? Une misogynie subtile peut-être, mais misogynie tout de même. Les féministes ne réclament pas des hommes qu'ils les déifient. Elles demandent seulement qu'ils leur laissent toute l place qui leur revient.
    Roland Berger

  • Roland Berger - Inscrit 19 mai 2011 08 h 17

    À Rodrigue Tremblay

    Allez-y. Parlez-en. Ouvrer la voie.
    Roland Berger

  • Gilbert Talbot - Abonné 19 mai 2011 11 h 48

    Persona non grata .@Rodrigue Tremblay.

    J'ai lu ce matin sur le fil de presse de Radio-Canada (RDI) que Lars Von Treer aurait été déclaré persona non grata au Festival de Cannes, à cause de ses propos sur Hitler rapporté ici.

    @Rodrigue Tremblay: D'autres cinéastes ont fait de très bons films sur Hitler. Des historiens tiennent des propos sensés sur lui. On peut en parler décemment. Dans le cas de Lars Von Treer ça ressemble plutôt à des propos d'un malade mental.