La plage, côté court

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Photo: Agence France-Presse (photo) François Guillot Le réalisateur Bertrand Bonello était entouré des principales interprètes du film L’Apollonide, hier sur le tapis rouge.

Le Devoir à Cannes - Au Pavillon de la SODEC côté plage, je suis allée à la rencontre de Nicolas Roy, le cinéaste québécois dont le court métrage Ce n'est rien est sélectionné en compétition officielle. Il était en plein décalage horaire, un peu étourdi.

C'est son premier Cannes, une machine qu'il n'avait pas imaginée aussi gigantesque, avec l'industrie omniprésente. «Il y a quelque chose au-dessus du cinéma, ici, c'est la business. En tout cas, mon film va être vu, avec tous ces gens qui gravitent autour. C'est peut-être la différence avec les autres festivals.»

La planète cinéma est à Cannes, en amont, en aval. Ça fourmille, ça visionne, ça achète. Il est à la bonne place.

L'an dernier, son précédent Jour sans joie s'était retrouvé sur la short list dans la section la Semaine de la critique.

Au dernier moment, ça n'avait pas fonctionné.

«Cannes, je n'en rêvais même pas, confesse-t-il, et je n'aurais jamais pensé y envoyer un de mes films. Tu te rends compte, avec tous ceux qu'ils reçoivent... Mais mon distributeur s'en est chargé.» Heureusement! Seuls neuf films concourent pour la Palme d'or du court, sous la présidence du cinéaste Michel Gondry. Et il est du lot.

Ce n'est rien aborde une histoire d'inceste, avec liens de famille devinés, sur une pulsion de vengeance du père (Martin Dubreuil, remarquable de tension). Quatorze minutes, conçues en huit segments et des cartons noirs entre eux qui donnent le rythme et beaucoup d'ellipses. Chaque fragment capte un moment clé d'une journée où tout a basculé, lorsque ce père découvre que sa fille fut victime de sévices. Aucune des scènes violentes n'est à l'écran. Le spectateur n'est pas voyeur, juste appelé à deviner la suite des choses ou à l'inventer.

Son film s'inscrit dans la thématique de l'heure au festival: l'enfance abusée ou meurtrie. Même les longs métrages de Malick et des Dardenne en témoignaient.

C'est le cinquième court métrage de Nicolas Roy après Novembre, Léo, Petit dimanche, Jour sans joie. «Mes films parlent de la solitude, des relations familiales tendues, précise le cinéaste. J'aime tourner à la campagne à cause de la solitude, de l'isolement, de l'espace. L'inceste est un drame qui se règle à l'intérieur d'une famille et qui entraîne des réactions violentes.» Une trame riche qui appelle toutes les tensions.

Nicolas fut aussi le monteur de Curling de Denis Côté. Il écrit le scénario de son premier long métrage dans la veine de ses films précédents, sans vouloir abandonner le court, si un sujet s'y prête.

La Palme, il n'y rêve pas tout en sentant bien qu'au moment du palmarès, il retiendra son souffle. «J'ai une chance sur neuf après tout.» Et qu'est-ce que ça change une palme? Nicolas ne le sait pas encore. En général, beaucoup de choses.

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Troisième film français en compétition: L'Apollonide, souvenirs de la maison close de Bertrand Bonello. Certaines de ses oeuvres précédentes, Le Pornographe, Tiresia, s'aventuraient aussi en des zones de sexualité troublante, marginalisée.

Ce film se déroule au tournant du XXe siècle dans un chic bordel parisien, fréquenté surtout par des fils de bonne famille ou de riches aristocrates. Les éclairages tamisés, les belles robes, les décors baroques, les escaliers de doux vertige: tout est esthétisé, avec des images de Josée Deshaies fort léchées, des cadrages étudiés. C'est fort beau.

Dans ce harem tout en chaleur, un bouquet de prostituées, jeunes et belles. Hafsia Herzi (révélée dans La Graine et le Mulet) est la plus connue des interprètes, mais toutes sont des déesses sur canapés, avec leurs différends, leurs jalousies, unies pourtant comme couventines.

L'oeuvre chorale est tournée presque exclusivement en intérieur, les filles badinent, avec un érotisme soft. Aucun client n'est répugnant. La tragédie survient avec la torture d'une prostituée par un habitué qui lui fend les lèvres jusqu'aux joues. Elle devient la femme qui rit, allusion à L'homme qui rit de Victor Hugo, autre gueule fendue. Et le spectre de la syphilis rôde et frappe.

Mais tout est trop feutré, trop polisson, trop joli, vrai bordel fantasmé, avec bains de champagne, bijoux luxueux, pétales tombants et larmes de lait.

Des scènes lascives semblent émerger de tableaux d'Ingres et de Renoir.

Des musiques d'aujourd'hui se mêlent à celles d'hier, jouant d'anachronismes pétillants.

Bonello peine à imposer un point de vue. Un dénouement dans le Paris moderne avec racolage sur rue, trop catapulté, cherche à dénoncer l'utilisation de ces femmes marchandise, mais le film sous ses soies, ses dentelles, le cristal des verres devient prisonnier de la fascination esthétique que le cinéaste ressent pour les odalisques qu'il met en scène.

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