The Artist - Éloge du cinéma muet

La vedette de The Artist, Jean Dujardin, et son épouse, l’actrice Alexandra Lamy, hier à Cannes.<br />
Photo: Agence Reuters Yves Herman La vedette de The Artist, Jean Dujardin, et son épouse, l’actrice Alexandra Lamy, hier à Cannes.

Le Devoir à Cannes - Même la télévision du festival avait délaissé le cinéma hier pour permettre de suivre «l'affaire». Cette inculpation pour tentative de viol à New York par le patron du Fonds monétaire international, Dominique Strauss-Kahn, alias DSK. À entendre certains témoignages catastrophés de journalistes au Palais et sur la Croisette, on sentait à quel point c'est l'image de la France rive gauche qui éclatait dans leur miroir. La belle vitrine de Cannes semblait soudain dérisoire, comme en suspens. Une voix a dit dans l'allée: «Ça ferait un bon scénario: France, New York, mondialisation, sexe, pouvoir, argent.» Mais personne n'a ri. Puis le cinéma nous a rattrapés.

Pour la France, ça se passait mieux devant le grand écran qu'aux actualités, de toute façon. The Artist, film hexagonal, appuyé sur un pari fou, s'en tirait avec les honneurs. Et tous s'échappaient du temps présent, comme des oeuvres sombres au menu ces derniers jours.

Michel Hazanavicius, réalisateur français derrière les kitsch et décalés OSS 117, a réussi son pari de film muet, en noir et blanc. Celui-ci se déroule entre 1927 et la fin des années 30 à Hollywood, au passage du muet au parlant, avec griffe d'époque. En vedette: ses acteurs fétiches Jean Dujardin et Bérénice Béjo.

The Artist transforme Dujardin en star du muet et gloire d'Hollywood à la Douglas Fairbanks, qui l'a fort inspiré. Il s'appelle George Valentin, ne croit pas en l'avenir du nouveau gadget, le film parlant. Et une jeune débutante, Peppy Miller (Bérénice Béjo, pleine d'allant), éprise de lui, devient la vedette à voix, tandis qu'il s'enfonce dans la misère. Mais l'amour triomphera de tout.

C'est fort joli, un peu prisonnier de son procédé. Et puis proche, côté scénario, de Singin' in the Rain de Stanley Donen (d'autant plus qu'il y a des claquettes), mais émouvant, techniquement exceptionnel, chouette comme tout.

Jean Dujardin est une immense vedette en France, beau gosse et bon acteur, mais encore identifié, malgré des incursions chez Bertrand Blier et consorts, à un registre populaire. On le regardait hier rire de pouvoir enfin monter les marches. Il eut hier soir son baptême du grand décorum cannois.

Cette sélection en compétition était d'autant plus inespérée que The Artist, d'abord choisi hors concours, s'est retrouvé à la onzième heure dans la course à la Palme d'or, et pourrait bien y récolter quelque chose. Michel Hazanavicius aura mis des années à monter ce projet, soutenu par le producteur Thomas Langmann contre vents et marées. Il a été très applaudi en séance de presse, cela démarre bien.

«On a tourné 22 images/secondes plutôt que 24, précise Michel Hazanavicius, petite accélération qui donne à l'image un côté saccadé, mais pas trop.» Les cadrages, la lumière, la caméra de Guillaume Schiffman, les décors, la musique de Ludovic Bource qui souligne l'action sans la noyer: à l'heure du 3D, ce retour en arrière pétri de clins d'oeil et d'humour est un coup de fraîcheur. Sans constituer un pur pastiche, comme les OSS 117. «Il fallait faire un film d'époque en ajoutant les 90 ans qui sont passés sur le cinéma», dit le cinéaste.

Il a revu tous les classiques possibles, en passant par Murnau, Vidor, Frank Borzage, Billy Wilder, pour mieux les oublier, songeant que, muet pour muet, un mélodrame tiendrait mieux la route qu'une comédie ironique.

The Artist fut tourné dans les mythiques studios hollywoodiens, et même un peu dans la chambre et le lit de Mary Pickford, où Dujardin s'éveillera d'un long sommeil. «Les Américains étaient ravis que des Français s'intéressent autant à leur histoire et qu'on vienne la tourner chez eux. Ils ne se sentaient pas en position d'en faire autant», ajoute le cinéaste.

D'ailleurs, des Américains jouent dans le film, dont John Goodman, Malcolm McDowell... «Finalement, rien ne ressemble plus à une équipe de film qu'une autre équipe de film», constate Michel Hazanavicius, qui avait tourné ses longs métrages précédents au Maroc et au Brésil. Mais filmer dans ces lieux mythiques l'inspirait.

Un potentiel commercial, ce film? «Cette liberté a un prix: difficile d'imposer un film dans un marché qui a d'autres spécificités», lance Michel Azanavicius. Thomas Langmann balaie ses doutes: «Les gens veulent voir des films qui sortent de ce qu'ils voient tous les jours. Il y a une prime à l'originalité.»

Jean Dujardin déclare adorer jouer dans un film muet — The Artist ne parle jamais, même quand le cinéma devient parlant. «Souvent, les films sont si bavards. Il y a un tas de choses qu'on peut jouer sans mots. On parlait entre nous, des voix effacées au montage, rappelle l'acteur. Des fois, je disais n'importe quoi.»

Bérénice Béjo et lui ont suivi des cours de claquettes pendant six mois. Coup de coeur de Jean Dujardin: le chien qui le suit partout. «Une vraie star. Il a joué dans dix, douze films, fait du skate-board. Il faut l'affamer d'abord. Il est un peu cabot. Mais moi qui ne suis pas très chien, celui-là m'a bien plu.»

Le producteur Thomas Langmann, fils de Claude Berri, se souvient d'être allé enfant sur le plateau de Tess de Polanski, que son père produisait: «Polanski faisait repeindre les taches des vaches. C'est un métier où il faut donner les chances aux créateurs d'aller au bout de leurs rêves. On sait tous qu'on ne fera pas deux films comme The Artist.»

***

Aujourd'hui, on voit le film le plus attendu de Cannes: The Tree of Life de l'Américain Terrence Malick, donnant la vedette à Brad Pitt et à Sean Penn. Nous serons chanceux si Malick accompagne ses acteurs à la conférence de presse. Il hait la promotion, fuit les entrevues. Mais, fantôme ou présence réelle, grand film ou pas, on sait déjà qu'il créera l'événement.

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1 commentaire
  • Roland Berger - Inscrit 16 mai 2011 17 h 33

    Une évolution

    Le cinéma muet qui faisait du spectateur un interprète très actif, puis le cinéma parlant lui offrant des dialogues dérivés du théâtre, enfin le cinéma d'aujourd'hui dans lequel le dialogue est masqué par une musique tonitruante supposée porteuse de sens. Oui, une évolution...
    Roland Berger