Festival de Cannes - Entre Croisette et enfance brisée

Cécile de France et le jeune Thomas Doret, vedettes du nouveau film des frères Dardenne, Le Gamin au vélo, présenté hier en compétition au Festival de Cannes.<br />
Photo: Agence Reuters Christian Hartmann Cécile de France et le jeune Thomas Doret, vedettes du nouveau film des frères Dardenne, Le Gamin au vélo, présenté hier en compétition au Festival de Cannes.

Cannes — Fin de semaine agitée sur la Croisette, terre de contrastes: ce prix Chopard au Québécois Nils Schneider, comme révélation de l'année. Sans qu'on comprenne très bien ce que ce bel acteur au visage botticellien, qui s'est fait connaître par les deux films de Xavier Dolan, a su vraiment imposer jusqu'ici comme force d'interprétation. Bravo! mais on attend qu'il fasse ses preuves. En France, ça décolle pour lui. Qui vivra verra!

Sur le flanc paillettes, ce festival, qui sélectionne parfois des films pour orner de stars le tapis rouge, avait programmé la quatrième mouture de Pirates des Caraïbes, juste pour exhiber Penélope Cruz et Johnny Depp. Ça va. Ils l'ont bien monté, cet escalier...

Aux antipodes, on allait voir Au revoir!, le film clandestin de l'Iranien Mohammad Rasoulof, cinéaste condamné en Iran avec Jafar Panahi, projeté à Un certain regard. Sur scène, son épouse et l'équipe du film sont venues parler d'inquiétude. En effet! Assignés à résidence, avec interdiction de tournage, Rasoulof et Panahi (dont on verra le film plus tard) risquent leur liberté et leur peau en envoyant leurs oeuvres à Cannes.

Au revoir suit les déboires d'une femme avocate en quête de visa, qui se heurte à toutes les tracasseries du régime. Tourné maladroitement, sur une histoire tragique à souhait, mais convenue, on applaudissait à la fin un acte de courage, plutôt qu'une oeuvre. Mais on l'applaudissait longuement...

En compétition, la fratrie Dardenne

Luc et Jean-Pierre Dardenne, illustres frères belges abonnés à un cinéma social, caméra à l'épaule, ont connu ici la renommée. Deux Palmes d'or à leur feuille de route: en 1999, pour Rosetta. En 2005, pour L'Enfant. Lauriers d'interprétation pour Olivier Gourmet (Le Fils) et Émilie Dequenne (Rosetta), de scénario pour Le Silence de Lorna. Tous leurs films sélectionnés en compétition ont atterri au palmarès.

Troisième Palme, demandait quelqu'un? On en doute. Cette fois, ils présentent Le Gamin au vélo, sur une enfance à raccommoder. Depuis Les Silences de Lorna, on sent un essoufflement de la fratrie. Mais avec une ligne éthique inentamée. Leur dernier film parvient à capter la colère enfantine et la bienveillance adulte, sans chercher à tirer les larmes, avec retenue, sans éclat flamboyant.

On y rencontre un garçon de douze ans agité, que son père a abandonné sans le lui avouer, et qui n'a qu'une obsession: le retrouver. Quitte à ne pas considérer l'affection d'une femme, une inconnue (Cécile de France, solaire, très juste), qui lui offre l'accueil les fins de semaine. Quitte à tâter aussi de la délinquance. Quête du père, épreuves à traverser pour admettre l'impossible; se voir repoussé par lui. La lumière est ailleurs.

Les frères disent voir leur film comme un conte: l'enfant Petit Poucet, la marraine fée, un loup qui rôde dans la cité, la forêt, les bruits, de la musique pour une fois. «Et le gamin se relève à la fin comme Bambi», dit en riant Luc Dardenne.

Thomas Doret, choisi parmi 150 garçons, karatéka, ceinture marron, d'un naturel joyeux, devient à l'écran cet enfant fébrile à vélo, incapable de se fixer, l'air buté. Concentré, mais sans vrai charisme.

Cécile de France, star en France, est d'origine belge et brûlait de travailler avec les frères Dardenne, qui préfèrent en général les actrices non professionnelles. Cette fois, ils précisent avoir eu besoin de sa présence lumineuse dans un rôle de femme dévouée pour un enfant, sans qu'on saisisse pourquoi. Au spectateur d'imaginer...

Elle avait joué dans Hereafter d'Eastwood. «Deux méthodes opposées, explique-t-elle: Eastwood n'assiste pas aux répétitions et fait une seule prise. Avec les frères, on répète un mois et les prises sont nombreuses. Comme quoi, il n'y a pas de règles en cinéma. Juste des visions d'artistes.»

Un beau film, plus épuré que leurs précédents, nourri d'ellipses, mais toutes ces déambulations en bicyclette lassent. Le scénario s'étire souvent. Le Gamin au vélo livre la note juste, sans l'énergie, la puissance du Fils, de L'Enfant ou de Rosetta, presque en sourdine.

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En compétition aussi, toujours sur le thème de l'enfance brisée: le chirurgical Michael, premier long métrage du producteur autrichien Markus Schleinzer. Film à deux personnages: lui, un trentenaire d'une banalité affligeante: (Michael Fuith, remarquable: regard mort, mouvements de hyène) et un enfant kidnappé, violé, enfermé dans sa cave entre apathie et rage: (David Rauchenberger, moins solide). Le film est glacé, sinistre, bien fait, avec un dénouement ouvert puissant, mais sans vrai point de vue, servi par un regard clinique très viennois. Énième variation sur la banalité du mal...

L'israélien Footnote (Hearat Shulayim) de Joseph Cedar, doté d'un comique sombre, passé vite ici à la trappe, noyé sous sa musique assourdissante. Il met en scène deux professeurs: père amer et misanthrope, fils (célébré partout) en concurrence pour un prix prestigieux, sur fond d'étude du Talmud. Le milieu universitaire se fait décocher des flèches assassines, les relations père-fils aussi, mais trop de procédés stylistiques gâtent la sauce. Et cette musique...

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Aujourd'hui, un party est organisé par les producteurs d'Incendies pour souligner le succès du film. Il enregistre plus de 280 000 entrées, juste en France. Mais la réunion se fera sans Denis Villeneuve, occupé ailleurs. Incendies avait été injustement recalé l'an dernier à Cannes.

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