Nos ambassadeurs sur la Croisette

Photo: photos: Films du Tricycle

Seul long métrage québécois sélectionné à Cannes cette année, le documentaire d'Isabelle Lavigne et Stéphane Thibault, La nuit, elles dansent, tourné au Caire, sera lancé à la Quinzaine des réalisateurs mercredi prochain, avant de prendre l'affiche dans nos salles le 20 mai.

Je les ai rencontrés avant leur départ pour Cannes, à Montréal, dans le Mile-End. Ils poussaient le landau de leur petit bébé, tout excités et ravis à la perspective d'être de la fête. «On a travaillé assez fort ces dernières années, avec les films, les enfants, évoque Stéphane Thibault. Cannes, nous voulons en profiter.» À eux les partys, les rencontres. Il faisait plaisir à voir, ce couple-là, à la veille de découvertes, qui partait en famille vers la Mecque du septième art.

Les deux documentaristes sont nos ambassadeurs sur la Croisette. Seul long métrage québécois sélectionné au prestigieux festival, La nuit, elles dansent sera présenté en séance spéciale à la Quinzaine des réalisateurs. Retenu sur coup de coeur, qui plus est. Le sélectionneur cannois a vu le documentaire au Québec, l'a proposé à ses troupes à Paris. Choix unanime! Sans même subir les affres de l'attente, Isabelle et Stéphane furent avisés vite fait de leur heureux sort. Et voilà!

À l'heure où vous lisez ces lignes, ils arpentent la Croisette. N'appelons pas ça un conte de fées, juste un très heureux événement.

Journalistes et ventriloques

La nuit, elles dansent, tourné au Caire, plonge dans l'univers d'une famille de danseuses du ventre dominée par Reda, la matriarche, dotée d'une tête à faire du cinéma, qui règne sur sept enfants et toute la smala. Le film capte les chicanes, les amours, la drogue, les joies et les peines au rendez-vous d'un métier qui scintille moins fort, une fois les projecteurs éteints, dans un au-jour-le-jour souvent ingrat, teinté d'opprobre social.

Ils se proclament du cinéma direct, mais aussi du documentaire américain, comme du cinéma des frères Dardenne. Les sirènes de la fiction ne les attirent pas. «Le documentaire est un excellent prétexte pour découvrir le monde, rencontrer les humains dans leur complexité, des êtres que je n'aurais autrement jamais connus en profondeur», estime Isabelle. Tous deux sont de grands voyageurs. Stéphane est un ancien de la Course Europe-Asie. C'est au hasard d'un voyage de touristes en Égypte qu'Isabelle a craqué pour le pays, où elle vécut deux ans, apprenant l'arabe, précieux atout à l'heure de nouer des contacts pour La nuit, elles dansent.

Un article dans un journal du Caire avait allumé son oeil. Il y était question de danseuses de village vivant en communauté. Mais pas moyen de mettre la main sur ces dames. «Le journaliste avait écrit un texte bidon, n'ayant jamais rencontré ces femmes-là, soupire-t-elle. D'autres nous disaient: les communautés de danseuses n'existent plus. Cet univers a changé et ne relève plus des grandes familles d'artistes, plutôt de femmes inexpérimentées. On a sillonné le delta du Nil, assisté à des mariages, en vain, songeant à laisser tomber. Et puis un jour, dans un mariage, un ventriloque nous a dit: "Oui, je connais une famille de danseuses."» Comme quoi, mieux vaut faire confiance aux ventriloques qu'aux journalistes...

Ils sont tombés sur Reda, au charisme extraordinaire, et ses filles, sa mère, danseuses de génération en génération. «Des femmes lumineuses et fières de l'être, précise Stéphane, qui ont accepté de se livrer.» Beaucoup de gros plans, une caméra de proximité, et des moments de grande vérité, parfois de poésie captée; une belle aventure.

Sur la carte


Tous deux s'offraient une solide expérience de documentaristes en solo. On devait au tandem, notamment, Junior, documentaire sur le hockey des ligues mineures, qui fit grand bruit et les mit en 2008 sur la carte, comme on dit. Ils étaient tous deux aux commandes. Cette fois, Isabelle fut davantage présente de A à Z dans la réalisation de La nuit, elles dansent. «Junior a été plus difficile à tourner que celui-ci, précise-t-elle. Les jeunes joueurs de hockey étaient conscients de la caméra. En Égypte, ils ont vite oublié notre présence, même pour les scènes d'engueulade. On a pénétré dans un monde dur, mais tellement vivant. J'avais l'impression de me retrouver dans l'univers des Belles-soeurs de Michel Tremblay. Et parfois dans un film d'Almodóvar ou de Kusturica.»

Ils ont découvert aussi le climat baroque et coloré des mariages égyptiens, où chantent les filles minimalement vêtues, avec de la bière, du hash, de la musique forte, vraie soupape dans une société remplie d'interdits. Le couple s'asseyait par terre, à l'instar de ses hôtes, adoptant les coutumes, et il fit bientôt partie des meubles. Trois mois de tournage, c'est trois mois d'intimité en équipe réduite: Stéphane à la caméra, Isabelle à la prise de son. Des éclairages naturels, et une souplesse de Sioux. Lorsqu'un événement survenait, Reda appelait — quand sa fille Hind s'est fait arrêter, par exemple — et les cinéastes rappliquaient dare-dare.

En Égypte, sous Moubarak, il fallait montrer patte blanche. «À l'intérieur des maisons, on pouvait filmer tout ce qu'on voulait, explique Stéphane, mais sur la place publique, ça prenait une autorisation. L'Égypte avait toutefois permis le tournage de L'Immeuble Yacoubian en 2006, où il est question d'homosexualité. Le pays voulait paraître plus ouvert.»

Ce qui n'empêchait pas les agents du bureau de la presse (traduisez: bureau de la censure) de les filer au-dehors. «Quand j'ai filmé dans la rue une dame et ses chiens, une belle lumière nous éclairait, évoque Stéphane. C'est la police qui voulait nous arrêter... La cérémonie religieuse entourant le 40e jour de la mort du mari de Reda, on n'a jamais pu la filmer. Mais c'est la seule interdiction vraiment subie.»

Le couple n'a que de bons mots pour Benoît Charest, qui a refait la musique des mariages et réussi à créer des moments de lyrisme.

Leurs projets: aucun pour le moment. Stéphane Thibault travaille à temps plein comme réalisateur à l'émission Les Francs-tireurs. Ils peuvent laisser monter l'inspiration, quant au reste, inch' Allah!

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