Un quartier pour la vie

Scène tirée de L'Est, pour toujours<br />
Photo: Informaction Scène tirée de L'Est, pour toujours

L'amour de Carole Laganière pour ses personnages en chair, en os et souvent en souffrances cachées s'affiche d'un film à l'autre avec la même constance. Peu importe qu'elle aborde des enfants confrontés à la mort (La Fiancée de la vie) ou des artistes oubliés (Un toit, un violon, la lune), elle se fait attentive et respectueuse, donnant la chance à ses interlocuteurs de montrer autant leurs forces que leurs faiblesses.

C'était cette position d'écoute (attentive et active) qu'elle avait adoptée dans Vues de l'Est (2003), le portrait d'une enfance sur le bitume du quartier Hochelaga-Maisonneuve à Montréal. Des garçons et des filles se confiaient avec toute la spontanéité propre à la jeunesse, mais aussi avec une gravité typique des gamins issus des secteurs défavorisés, percevant avant tous les autres que la vie n'est pas un long fleuve tranquille. Et qu'elle ne leur fera peut-être pas beaucoup de cadeaux, à moins qu'ils n'aillent eux-mêmes les chercher.

La documentariste ne fut pas tellement surprise de voir le chemin parcouru depuis quelques années par ces petits héros du quotidien. Car entre Vues de l'Est et son nouveau documentaire, L'Est, pour toujours, elle n'avait jamais complètement coupé les ponts. Ce ne sont donc pas de typiques retrouvailles explosives dans ce nouveau chapitre cinématographique de la vie de Samantha, Maxime (le jeune héros du Ring, d'Anaïs Barbeau-Lavalette), Marianne, Vanessa, Valérie, Jean-Luc et Maxime. Ils ont grandi, et si certains ont gagné en sagesse (comme Jean-Luc, qui a plus d'une fois viré une salle de classe sens dessus dessous) ou retrouvé leur père biologique (celui de Marianne vit depuis longtemps à Vancouver et ne parle que l'anglais), d'autres semblent toujours au bord du précipice, pourchassés par des idées noires.

Celles-ci collent beaucoup à la peau, et à l'âme, de Vanessa, qui expose avec franchise son désarroi, nourri par sa petite taille malgré ses 20 ans, son absence de diplôme, sa difficulté de dénicher un emploi ou simplement d'être prise au sérieux. Mais le film n'est surtout pas un palmarès de la misère, car le portrait d'ensemble se présente davantage dans les teintes grises que férocement noires ou blanches.

Certains de ces jeunes font preuve d'une réelle créativité, par l'entremise de la musique ou de l'écriture, même si le manque de persévérance apparaît chez eux comme un trait dominant. Tous affichent une nécessaire lucidité face à l'avenir, héritée sans aucun doute de la dureté légendaire du quartier, même si cet état de fait n'a rien d'inéluctable.

Carole Laganière le prouve sans optimisme forcé, célébrant les rêves et les ambitions de cette petite faune qui ne trouve pas toujours les mots justes et précis pour exprimer ses insatisfactions, mais dont la parole, souvent ponctuée de silences révélateurs, illustre une vérité toujours importante à dire. C'est d'abord celle d'une enfance marquée par des parents démunis, irresponsables ou absents, et d'un milieu qui transforme profondément, et pas qu'en mal, ceux qui y vivent. Pour toujours.

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Collaborateur du Devoir

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L'Est, pour toujours
Réalisation et scénario: Carole Laganière. Image: Philippe Lavalette. Montage: France Pilon. Musique: Bertrand Chénier. Canada, 2011, 80 min.