Lettre d'amour à la Ville lumière

Selon Woody Allen, la France demeure la patrie du cinéma d’art et d’essai et les États-Unis, la terre du cinéma commercial.<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Selon Woody Allen, la France demeure la patrie du cinéma d’art et d’essai et les États-Unis, la terre du cinéma commercial.

Le Devoir à Cannes - Les badauds, jamais lassés d'une année à l'autre, s'empilaient de bonne heure sous le soleil de la Croisette, pour avoir la «bonne place où l'on voit les stars». Chic à souhait, la cérémonie d'ouverture d'hier, avec la montée des marches du jury présidé par Robert de Niro. L'équipe du film d'ouverture, Midnight in Paris de Woody Allen: Rachel McAdams, Owen Wilson, Adrian Brody, Léa Seydoux, etc., encadrait le fragile septuagénaire new-yorkais.

Aux abonnés absents du tapis rouge: la première dame de France, Carla Bruni, qui tient un petit rôle de guide de musée dans le film. Autant de perdu pour l'hystérie collective. Marion Cotillard, enceinte jusqu'aux yeux, brillait aussi par son absence.

Mais l'extravagante Lady Gaga (qui donna ensuite un spectacle fort couru), Antonio Banderas, Selma Hayek et les autres se livraient en costumes et en sourires. Mélanie Laurent, la maîtresse de cérémonie, lança le bal au Palais. Bienvenue dans le nombril printanier de la planète cinéma!

On a rencontré Woody Allen après la projection de presse de son Midnight in Paris, plus tôt en après-midi. C'est bien pour dire: le cinéaste binoclard semblait moins nerveux que d'habitude, et ne roulait pas ses yeux paniqués. On nous l'a changé. Il s'habitue à Cannes, où sa silhouette frêle se découpe ici désormais, bon an mal an, pour la première de ses films, lui qui refusa de se pointer le nez sur la Croisette durant plus de 25 ans.

Il a tourné à Londres et Barcelone, cette fois à Paris, bientôt à Rome. L'Europe se l'arrache. Les Américains boudent ses films. Il n'a pas trop le choix d'adopter les vieux pays. Hier matin, son Midnight in Paris fut même applaudi en séance de presse. Allez résister à qui vous aime!

Il trouve la Ville lumière «so romantic» et lui dédie une lettre d'amour en forme de film. À ses yeux, la France demeure la patrie du cinéma d'art et d'essai et les États-Unis, la terre du cinéma commercial. Même si les plaques tectoniques bougent; l'art et le commerce se marchant sur les pieds dans les deux camps. N'empêche qu'il monte ses projets plus facilement en Europe que dans son pays, en gardant ici les coudées franches.

Quant aux acteurs, il déclare leur laisser beaucoup de fil, en France comme ailleurs.

Alors, Carla Bruni? Entre vous et moi, son rôle de guide de musée repose sur quelques répliques jouées honorablement, sans plus. Rien pour changer de métier, comme on dit.

Tout a commencé lorsque Woody Allen, invité à déjeuner chez les Sarkozy, l'a vue arriver, belle et charmante. «Je lui ai offert un petit rôle, qui ne lui prendrait que deux ou trois jours de son temps. Elle s'est déclarée ravie de pouvoir montrer un jour un film à ses petits-enfants.» Et voilà! L'épouse du président apporte aussi au film une publicité d'enfer depuis le tournage.

Ce Midnight in Paris, tenu sous embargo comme secret d'État jusqu'à hier, se révèle amusant, pétillant, imparfait, lourd au début avec cette série de clichés cartes postales sur Paris, fantasmes en enfilade. L'incipit dure trop longtemps, laissant craindre le pire, mais ça s'arrangera.

«Tout à fait subjective, cette vision de Paris, admet-il. Elle est aussi imaginaire que le Manhattan de mes films. J'ai connu Paris à travers le cinéma et ne l'ai arpentée qu'à l'âge adulte en 1965.» Durant huit mois, il avait écrit là-bas le scénario de What's New Pussycat? de Warren Beatty, n'aimait pas le film mais la ville, si. «Je voulais et j'aurais dû m'installer à Paris à l'époque.» Il évoque son départ comme l'une des erreurs monumentales dans sa vie...

Owen Wilson campe dans Midnight in Paris un clone de Woody Allen: même diction, même façon de parler, sans dégager son charisme. Mais le film repose sur une bonne idée, dans la lignée de ses Zelig et Purple Rose of Cairo, en moins génial.

Allen jongle avec les dimensions. Ici, le temps, et même si l'exercice demeure en surface, la proposition charme.

Le personnage principal, Gil (Owen Wilson), un scénariste californien qui tâte du roman, à côté d'une jolie et vaine fiancée (Rachel McAdams), est en voyage dans la capitale française. À minuit pile chaque soir, une vieille bagnole l'accueille pour l'entraîner dans le Paris des années 20, à ses yeux le véritable Âge d'or artistique. Il y est accueilli par ses héros: Hemingway, Picasso, Dali, Ella et Scott Fitzgerald, Gertrud Stein, etc. Mais surtout, la maîtresse et muse successive des grands maîtres, Adriana (Marion Cotillard, qui offre la meilleure prestation du film). Et comme la dame situe le zénith de Paris à la Belle Époque, l'action recule encore dans le temps.

Woody Allen s'est amusé à faire des portraits ironiques des grandes icônes artistiques du temps. Il connaissait bien leur oeuvre, s'étant gavé de culture universelle dès sa jeunesse.

Pas vraiment nostalgique, le cinéaste de toutes les psychanalyses. Il aurait été mal dans sa peau en n'importe quel pays et en tout temps. «C'est un leurre de croire que l'existence fut meilleure autrefois, dit-il. On ne trouvait pas de Novocaïne chez le dentiste. Un tas de trucs qui rendent la vie confortable manquaient.» Mais il comprend cette tentation du refuge dans un hier rêvé.

Après 42 films derrière la cravate, on lui sait gré d'être trop névrosé pour rouler des mécaniques. «Je pense avoir du talent, estime-t-il, mais pas du génie comme Kurosawa et Fellini. Moi, j'ai fait de bons films, des moins forts, des ratés, porté par la chance incroyable d'avoir oeuvré dans ce qui me plaisait.» Allen confie son truc: «Quand les acteurs sont bons, j'en prends tout le crédit. Ça fonctionne à tout coup.»

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1 commentaire
  • pilelo - Inscrite 12 mai 2011 01 h 03

    Merci Odile!

    Votre reportage nous dévoile l'essentiel du moment actuel précis de la carrière d'un cinéaste de valeur. Celui que l'Europe et le Québec aiment.