Merci la mort

Jean Dujardin et Albert Dupontel dans Le Bruit des glaçons, de Bertrand Blier<br />
Photo: Source Métropole Films Jean Dujardin et Albert Dupontel dans Le Bruit des glaçons, de Bertrand Blier

Peu après le début du film Le Bruit des glaçons, le personnage interprété par Jean Dujardin, un écrivain alcoolique, se fait expliquer par celui joué par Albert Dupontel, son cancer, qu'il n'a plus rien à espérer de l'existence. «Ton Goncourt, tu l'as déjà eu», lâche le second comme un juge au prononcé de la sentence. Impossible, dès lors, de ne pas songer à celui qui signe les dialogues et la mise en scène, Bertrand Blier. Lorsque l'histoire du cinéma et ses scribes semblent avoir décidé que le meilleur de l'auteur (Les Valseuses, Buffet froid, Tenue de soirée, Merci la vie) est derrière lui, à quoi bon continuer?

Peut-être parce que l'inspiration est chose capricieuse et imprévisible et que, après un passage à vide (Les Acteurs, Les Côtelettes, Combien tu m'aimes), celle-ci peut refleurir sur le fumier de la déprime engendrée par ce creux professionnel. Bref, à l'instar de son protagoniste créateur dans son plus récent long métrage, Bertrand Blier a choisi d'affronter la mort (artistique) en face. Qu'il ait remporté la bagarre haut la main prouve, si besoin était, qu'il vaut mieux éviter d'enterrer les cinéastes de leur vivant.

Le Bruit des glaçons débute par l'arrivée impromptue d'une tumeur au cerveau envahissante (oui, oui) dans la vie, et la villa isolée, de Charles Faulque, un écrivain en panne de tout, sauf de vin blanc. Le film aurait pu s'appeler Dialogue avec mon cancer, n'eût été la présence d'une troisième partie, Louisa, la domestique, elle-même talonnée par une tumeur au sein tout aussi enquiquineuse. D'entrée de jeu, Blier énonce en douce les règles qui régiront son petit théâtre surréaliste; on achète la proposition sur-le-champ tant l'auteur est en verve. Car les bonnes répliques fusent, invitant à un deuxième visionnement.

L'expression est galvaudée, mais on passe réellement du rire aux larmes au gré de ruptures de ton négociées de main de maître. L'intelligence de la réalisation de Blier, qui multiplie avec bonheur angles insolites, plans-séquences fluides et effets de distanciation, y est pour beaucoup, mais ce sont les comédiens qui, au premier chef, emportent l'adhésion. Tous parviennent à moduler leur jeu en fonction du registre changeant des scènes, que celui-ci renvoie à l'inquiétante étrangeté ou au boulevard.

Jean Dujardin trouve en Charles Faulque un beau rôle dont il se montre plus que digne, et sa complicité avec Albert Dupontel, la mort en ce jardin, est palpable. Ce dernier partage en outre de bonnes scènes avec l'autre Faucheuse, campée par la trop rare Myriam Boyer. La palme revient toutefois à Anne Alvaro (Le Goût des autres), magnifique en gouvernante gothique frémissante de désir.

L'intrigue emprunte constamment des avenues inattendues dont on suit les méandres séduisants jusqu'au dénouement, un brin décevant, mais finalement pas tant que cela, et qui rappelle à notre souvenir l'un des plus mémorables titres de Lina Wertmüller. Réflexion récursive sur les affres de la création littéraire (à ranger aux côtés de Providence d'Alain Resnais et de La Piscine de François Ozon), méditation apaisée sur la mort qui vient et sur le pouvoir guérisseur de l'amour, Le Bruit des glaçons est un grand Blier. Et un grand film tout court.

***

Collaborateur du Devoir