Réflexion sur la violence et le pouvoir

Le réalisateur de Bumrush, Michel Jetté
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Le réalisateur de Bumrush, Michel Jetté

Dépeignant l'univers des gangs de rue, Bumrush de Michel Jetté sortira dans nos salles vendredi prochain.

Huit ans qu'on était sans nouvelles de Michel Jetté, cinéaste marginal dans notre univers cinématographique. À force d'aborder frontalement l'univers criminel ultraviolent — celui des motards dans Hochelaga, l'implacable monde carcéral dans Histoire de Pen —, il a fait sa marque loin du Plateau. Avec Bumrush, Jetté propose une incursion rouge sang multiculturelle dans la réalité des gangs de rue.

«Un "bumrush", c'est un groupe d'individus qui défonce parfois violemment les lignes des "doormen" pour entrer dans un bar ou un club», explique Michel Jetté.

En 2001, des rafles policières montréalaises changeaient la donne du milieu criminel de Montréal, mené jusque-là par les motards et la mafia italienne. Dans ce vacuum se sont infiltrés les gangs de rue. La récente débâcle du clan Rizutto accentue la fragmentation des pouvoirs dans la zone du crime. Des faits vécus à Montréal ont inspiré le scénario du film.

Le pouls de la société

«À mes yeux, l'univers interlope est une métaphore de notre monde, déclare le cinéaste, avec ses valeurs de compétitivité et de consommation, sa violence, son agressivité. Léo Lévesque m'a dit un jour: "On peut prendre le pouls de la société en prison..." Après une enquête intense, on est entrés dans les clubs en difficulté au centre-ville.»

Bumrush aborde donc les luttes des gangs pour le pouvoir, tout comme ici l'aide apportée par d'anciens militaires de Bosnie et d'Afghanistan venus protéger l'un des leurs quand son club de danseuses, le Kingdom, devient un champ de tir.

Il faut dire que les films précédents de Jetté, appréciés du Milieu, lui servaient de cartes de visite. Quoi qu'il en soit, plusieurs personnes jouant dans Bumrush étaient au départ des personnes ressources. Ainsi, aux côtés d'acteurs comme Emmanuel Auger, Paul Dion, Alain Nadro, Jézabel Drolet, plusieurs interprètes furent recrutés in situ. Pat Lemaire, vrai patron du bar Kingdom, angle Saint-Laurent et Sainte-Catherine, incarne... le propriétaire du Kingdom. La très charismatique Dara Lowe, «doorwoman» dans plusieurs clubs montréalais, joue la fille qui veut quitter son gang à ses risques et périls. Quant au rapper Bad News Brown (assassiné le mois dernier) — ici le tueur à l'harmonica Loosecanon —, il a recruté dans l'univers du hip-hop plusieurs musiciens noirs qui jouent aussi les méchants. Les danseuses du bar interprètent leurs propres rôles. «J'ai fait avec ces comédiens non professionnels des ateliers, surpris par leur naturel et la qualité de leur interprétation.»

Le langage utilisé dans Bumrush est une novlangue (avec sous-titres), sorte d'espéranto naturel mêlant le joual à l'anglais avec des bouts en créole et en italien, selon la nationalité du truand. «Vraie réalité linguistique de l'univers criminel de Montréal. L'anglais, venu de l'américain, est très utilisé. Ça donne un aperçu de l'évolution de la langue à Montréal. Mais j'avais demandé à chacun de mettre dans ses mots et sa langue propre les répliques du scénario. On tournait souvent en plans-séquences pour les laisser aller au bout de leur parole.»

Sans vouloir apporter une morale au film, Michel Jetté a l'impression que Bumrush, comme l'ont fait Hochelaga et Histoire de Pen, peut susciter une réflexion sur la violence, le pouvoir et la consommation. «À la fin, la roue du crime continue de tourner. Ça peut donner envie à quelqu'un de sortir de là.»

Certains de ses projets précédents avaient été refusés par les distributeurs, dont un film sur le Rwanda, à un moment où plusieurs productions abordaient le génocide.

Jetté, qui ne voulait pas attendre encore huit ans avant de tourner, et après que Bumrush eut été refusé par les institutions aux volets indépendants, l'a coproduit avec Louise Sabourin, un budget autofinancé de 70 000 $, une caméra Red et une équipe d'amis extrêmement engagés. «On a mixé et monté le tout dans le fond de nos sous-sols. Seule la révolution numérique permet ça», dit-il. Avec Louise Sabourin, il a créé un modèle de distribution, Forban Films, qui profite à tous les artisans du film, façon coop. «Il faut développer des modèles alternatifs de distribution pour les films plus audacieux et à risque», estime-t-il.

Bumrush sortira vendredi prochain dans 51 salles du Québec au moins, en cultivant la clientèle des régions. Michel Trudel comme fournisseur d'équipements, Vision Globale en gonflant le film en 35 mm et l'exploitant Guzzo en ouvrant au film ses écrans lui ont donné un coup de pouce. Jetté prépare le scénario d'un film d'une autre farine, Burnout, comédie satirique sur le monde du travail, pour lequel il espère trouver du financement et un distributeur classique, en jouant avec de nouveaux codes.

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