29e Festival international du film sur l'art - Sur la route avec Yourcenar

La réalisatrice Marilú Mallet a éprouvé un coup de cœur pour l’œuvre de Marguerite Yourcenar.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir La réalisatrice Marilú Mallet a éprouvé un coup de cœur pour l’œuvre de Marguerite Yourcenar.

Le beau film Sur les traces de Marguerite Yourcenar, de la documentariste québécoise Marilú Mallet, ouvre ce soir le bal du 29e Festival international du film sur l'art, qui roulera à Montréal jusqu'au 27 mars. Ce lancinant road-movie suit les pérégrinations d'une femme complexe, érudite, curieuse, une écrivaine majeure du XXe siècle.

La passion des cinéastes demeure la porte sacrée vers les oeuvres de liberté et de sensibilité. Sur les traces de Marguerite Yourcenar est né d'un coup de coeur littéraire de Marilú Mallet pour la romancière des Mémoires d'Hadrien, au style classique et épuré, à l'érudition immense. Elle découvrit en 1985 au Pérou cette biographie imaginaire de l'empereur romain, chef-d'oeuvre de cette grande dame de la littérature, alors depuis cinq ans première femme élue à l'Académie française. Sa prose l'éblouit, d'où la plongée dans l'oeuvre tout entière, les biographies, les témoignages sur elle.

La Québécoise Marilú Mallet a quitté son Chili natal après le coup militaire de Pinochet en 1973. Elle nous a donné plusieurs beaux films, dont l'intimiste Journal inachevé (1983) sur sa trajectoire entre les langues et les cultures et La Cueca sola, retour en 2003 sur les conséquences de cette dictature à travers le témoignage de veuves chiliennes.

Marilú Mallet se sentait des connivences avec Marguerite Yourcenar, qui vécut en deux langues, le français et l'anglais, sur deux continents, ayant adopté l'exil américain après avoir fui la France en guerre, éprise de voyage, d'architecture, de poésie, façonnée par les valeurs humanistes.

Elle tenta en vain de la rencontrer, Yourcenar étant toujours par monts et par vaux. La grande Marguerite est morte en 1987, quittant ce Mount Desert Island du Maine où sa propriété de Petite Plaisance était devenue synonyme de beauté, de culture et d'accueil, à l'ombre du grand parc. «Je pense que les gens vieillissent comme ils sont, disait-elle. Il y a très peu de vieillesses converties.»

En 1993-1994, le projet d'un documentaire sur l'écrivaine s'est développé. Marilú Mallet a fait des interviews avec des gens qui l'avaient connue, s'est rendue en Belgique, le berceau de l'écrivaine. «Mais je me suis sentie insécurisée, déclare la documentariste. Le sujet m'a dépassée. Il couvrait le siècle. Et c'était une écrivaine française importante.» Pour tout dire, le milieu littéraire français n'aura jamais facilité la tâche à une cinéaste étrangère qui n'était pas, comme on dit, du bâtiment. «Je voulais faire un film qui ne soit justement pas fait à partir du point de vue parisien nourri de témoignages des spécialistes de son oeuvre, pour plutôt donner la parole à des gens qui l'ont côtoyée.»

Avant de baisser pavillon, Marilú Mallet avait découvert les liens privilégiés entretenus avec le Québec par Yourcenar, qui vivait près de la frontière, trop ravie de pouvoir échanger en français avec des interlocuteurs choisis. Plusieurs voyages avaient été faits, mais aussi des amitiés indéfectibles étaient nées, entre autres avec Françoise Faucher, qui lui offrit ses meilleures interviews pour l'émission Femme d'aujourd'hui et demeura jusqu'au bout une fidèle.

En 2008, après avoir repris le projet, la cinéaste a approché la maison de production Cine Qua Non, qui l'a épaulée. «C'était un défi de taille, dit-elle, car j'ai centré mon film autour des voyages de Yourcenar, ce qui impliquait de grands déplacements.» L'Inde, entre autres, si magique, la Grèce, le Maroc, le Canada en train défilent à l'écran dans cette oeuvre d'errance.

«Mais son plus grand voyage fut en Amérique, où elle habitera 50 ans, en perdant les repères que lui avait donnés sa culture. Ce fut un voyage vers la nature, la simplicité, l'exil intérieur», précise la documentariste. Des documents d'archives sont mis à contribution, mais aussi trois actrices d'âges divers, dont la plus âgée, France Arbour, ressemble beaucoup à la Yourcenar de Mount Desert Island. La voix hors champ de Sophie Clément fut choisie pour sa tonalité parente de celle de l'écrivaine. «Arriver à la beauté est difficile, précise Marilú Mallet. J'ai voulu qu'elle se raconte elle-même par des extraits de textes dans un film impressioniste.» Yourcenar fut une grande écologiste, en avance sur son temps et analysant son époque.

Marilú Mallet a largement puisé dans les livres de la romancière de L'Oeuvre au noir, élisant des passages qui éclairent sa lumineuse pensée. Le film est un hybride de genres, avant tout contemplatif, tissant des liens subtils. Grande helléniste, Yourcenar, née Marguerite Cleenewerck de Crayencour, avait passé son enfance au château (dont on retrouve des images à l'écran) avec un père issu de la petite noblesse, élevée par des précepteurs et par ce paternel érudit qui lui apprit lui-même le grec et le latin, en lui transmettant son amour de la littérature et des voyages.

Parmi les personnalités interviewées, de nombreux Québécois, dont Françoise Faucher bien sûr, mais aussi l'abbé André Desjardins à Rimouski, avec qui elle entretenait de longues conversations téléphoniques, Yvon Bernier, son exécuteur testamentaire, Robert Lalonde, qui écrivit sur elle et sa compagne Grace Flick dans Un jardin entouré de murailles.

Marilú Mallet n'a pas voulu se pencher sur la difficulté qu'a pu rencontrer cette femme dans son homosexualité, tout en abordant quand même ses amours, dont son long compagnonnage avec l'Américaine Grace Frick. Elle n'a pas voulu non plus s'intéresser aux potins sur sa relation de vieillesse avec Jerry Wilson, appelé à mourir du sida. Elle a préféré se concentrer sur leurs grands voyages en duo. «L'essentiel était ailleurs.»

Marilú Mallet a conçu ce documentaire pour le grand écran et le film devrait sortir en salle en avril. La cinéaste entend saluer le producteur Michel Ouellette de Cine Qua Non et Jeanne Ritter de Domino Film à la distribution, sans qui son film n'aurait jamais vu le jour. «Il ne faut pas oublier que les réalisatrices au Québec éprouvent d'énormes difficultés à trouver un producteur et un distributeur. Notre imaginaire féminin est plus absent que présent, sauf exceptions», conclut-elle.