Cinéma - Dernier regard sur un festival du court métrage

Le mauvais temps au Saguenay a forcé les organisateurs du festival Regard sur le court métrage à déménager l’écran extérieur... à l’intérieur.<br />
Photo: François Lévesque Le mauvais temps au Saguenay a forcé les organisateurs du festival Regard sur le court métrage à déménager l’écran extérieur... à l’intérieur.

Après un vol agité à travers une purée de pois opaque, le petit 18 places se pose finalement à l'aéroport de Bagotville. Durant le trajet vers Chicoutimi (la ville fusionnée de Saguenay demeure ici une abstraction), le chauffeur, Pavel, m'explique que ses amis trouvaient curieux son désir d'offrir de son temps au festival Regard sur le court métrage, jusqu'à ce qu'il formule la chose ainsi: «Pendant les deux heures que je pourrais perdre à me taper le dernier film de Bruce Willis, j'ai la chance de découvrir huit, dix univers différents, uniques.» On ne saurait mieux dire!

Vaste panorama

Riche programme; on ne peut pas tout voir. Plus de 150 oeuvres: fictions, animations, documentaires, hybrides, il n'y a qu'à les cueillir. Divisé en neuf blocs, le volet compétitif compte à lui seul 66 courts métrages. Samedi soir, coup de coeur pour le doux-amer Opasatica, avec son couple impossible, son lac gelé. Ah, l'Abitibi! Peu après, la production germano-suisse Ich Bin's Helmut a ébloui la salle. Prisonnier d'une vie morne — et d'un plan-séquence prodigieusement orchestré —, l'homme du titre finit par s'éveiller à la vie le jour de ses 57 ans. Tout est décor, tout bouge, révélant un second décor, puis un autre. Wow!

Arrivés en fin de parcours, ces films pétillants agissent comme des baumes, une quantité impressionnante de titres traitant de sujets sombres. Beaucoup de perles dans ce créneau-là aussi, remarquez. Mary Last Seen reste longtemps en tête. De l'autoroute à une maison isolée en forêt, les prémisses de la prostitution; une atmosphère, une sobriété. Traitant de pédophilie en milieu carcéral, Stained n'est guère plus reluisant.

Invité afin de donner un aperçu du cinéma de la nouvelle vague ukrainienne, Denis Nikitenko, président du Festival du film Molodist de Kiev, a sélectionné sept courts représentatifs de la production post-URSS. Le ton oscille entre révolte et gravité. Même l'humour se teinte de renoncement. Là encore, on parle de beaux morceaux, notamment Graffiti, où un sourd-muet est interpellé par les gendarmes. On y retrouve une violence, soudaine, brève, et une fatalité qui marquent.

En périphérie

On descend la rue Racine, suivant les petits torrents printaniers, direction la salle d'exposition Séquence. Dans un sous-sol oppressant, le cinéaste Rodrigue Jean propose Épopée.Me, une installation vidéo en continuité avec son documentaire Homme à louer. Comme lors du visionnement de celui-ci, on ne ressort pas indemne de l'expérience.

Non loin de là, au Café Cambio, Ève Lamont, Guy Édoin et Théodore Ushev participent à une discussion sur le «cinéma qui dérange», un des volets spéciaux de Regard. «Je traite les sujets qui me touchent personnellement ou que j'ai vécus... ou qui m'interpellent, tout simplement», d'expliquer la réalisatrice de L'Imposture. Bref, le but n'est pas de déranger, mais, si dérangement il y a, on peut se questionner sur ses raisons profondes.

Car Regard sur le court métrage au Saguenay offre des tribunes de réflexion, des conférences. Michel Cusson qui discute en toute intimité de son métier de compositeur pour le cinéma, la télévision et la scène. La veille, un panel composé de réalisateurs et de concepteurs levait le voile sur le phénomène émergent de la websérie où le Québec fait très, très bonne figure. Lourdes par nature, les institutions commencent à peine à s'adapter à cette nouvelle avenue créative qui explose.

Les vainqueurs

Hier, jour de clôture, le jury de professionnels rend son verdict: Garagouz, ou de la vie d'un marionnettiste ambulant, a eu sa faveur. L'Algérien Abdenour Zahzah repart avec une bourse de 5000 $. Le prix Tourner à tout prix, assorti d'une bourse de 1000 $ et de 15 000 $ en services techniques remis à un réalisateur de la relève, va à Lawrence Côté pour Fuck That. Éric Morin (Opasatica) et Pierre-Luc Lafontaine (Lumière dans la nuit) se sont pour leur part vu décerner les prix de la meilleure réalisation et du meilleur scénario, respectivement. Le prix du public est remis au documentaire Born Sweet, oeuvre touchante relatant les rêves de gloire d'un enfant cambodgien empoisonné à l'arsenic. Celui du meilleur film d'animation va à Uri Kranot et Michal Pfeffer pour White Tape. Le magnifique Les Journaux de Lipsett, animation singulière de Théodore Ushev consacrée au cinéaste Arthur Lipsett, gagne le prix de la créativité et une mention spéciale du jury.

Une 15e édition passée sous la bruine, à un point tel que l'écran extérieur s'est retrouvé... à l'intérieur. Mais au bout du compte, n'est-ce pas par temps pluvieux que l'on apprécie le plus les salles obscures? Voilà qui explique sans doute pourquoi celles-ci ont si souvent affiché complet.

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Collaborateur du Devoir
1 commentaire
  • François Lévesque - Abonné 14 mars 2011 01 h 25

    Erratum

    Le nom complet de la réalisatrice de Fuck That, une très belle oeuvre d'épure et de spontanéité, est Lawrence Côté-Collins.
    François Lévesque
    Collaborateur du Devoir