Cinéma - Pas la vie en rose

Ève Lamont empoigne sa caméra comme d'autres un mégaphone pendant une manifestation ou le micro lors d'une assemblée houleuse: avec force et conviction. Que la documentariste aborde la question du logement vue par une bande d'irréductibles (Squat!) ou celle des ravages de l'agriculture industrielle (Pas de pays sans paysans), son positionnement est clair, sa foi en ses personnages, inébranlable.

C'est la même ferveur qui émane de L'Imposture, une plongée dans l'univers de la prostitution féminine et une prise de position contre sa légalisation totale, revenant à cautionner «un choix dans une absence de choix», comme le souligne l'anthropologue Rose Dufour. Cette femme engagée dans l'accompagnement de toutes celles qui tentent (péniblement) de s'arracher à ce cercle infernal apparaît ici comme un ange gardien doublé d'une éveilleuse de conscience. Le retour à la normalité, et surtout à la dignité, constitue un chemin douloureux qu'elles font souvent seules et Rose Dufour ne peut se résoudre à les abandonner.

Entre Ottawa, Montréal et Québec, Ève Lamont accompagne aussi celles qui s'engagent sur cette voie mais traînent derrière elles des histoires d'agressions sexuelles pendant l'enfance, de toxicomanie ou de soumission à un proxénète violent qui se donnait des allures de sauveur. Sur les bancs d'école pour terminer leurs études secondaires, sur des trottoirs qu'elles ont foulés de longues heures pendant la nuit ou dans le confort rassurant de leur modeste logis, parfois camouflées mais souvent à visage découvert, elles racontent avec franchise leur calvaire quotidien. Et celui-ci n'est pas toujours provoqué par la brutalité des clients, mais celle, plus insidieuse, d'une société qui refuse de leur tendre la main, qu'il s'agisse du comportement de certains policiers, de l'hostilité des «honnêtes citoyens» ou de la méconnaissance par le réseau de la santé des besoins de ces femmes meurtries.

«C'est pas la vie en rose», résumera l'une d'entre elles. Manière polie de dire qu'être travailleuse du sexe, ce n'est pas un boulot comme les autres et que le prix à payer est plus élevé pour celle qui l'exerce que pour le client...

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Collaborateur du Devoir