Ne pas perdre le nord

Lors du montage de L’Est, pour toujours, la réalisatrice Carole Laganière a été frappée par le fait qu’à 18 ans, les jeunes commencent à voler de leurs propres ailes. Chez les protagonistes de son film toutefois, elle sentait que le cordon n’était pas encore coupé.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Lors du montage de L’Est, pour toujours, la réalisatrice Carole Laganière a été frappée par le fait qu’à 18 ans, les jeunes commencent à voler de leurs propres ailes. Chez les protagonistes de son film toutefois, elle sentait que le cordon n’était pas encore coupé.

Marianne, Maxime, Samantha, Valérie, Jean-Roch et Vanessa avaient des rêves, des projets et quelques idées fantaisistes semblables à ceux de tous les enfants de leur âge, à la seule différence qu'ils grandissaient dans Hochelaga-Maisonneuve. Dans Vues de l'Est (2004), la réalisatrice Carole Laganière, elle-même originaire de ce quartier pauvre de Montréal, donnait la parole à une ribambelle de filles et de garçons à la bouille sympathique et au sourire craquant — deux attitudes qui cachaient parfois mal la misère, la toxicomanie ou la simple détresse quotidienne de leurs parents.

Quelques années plus tard, elle a voulu les retrouver, «mais pas seulement pour confronter leur monde et leur vision d'autrefois avec ceux d'aujourd'hui», tient-elle à préciser en entrevue. Avec L'Est, pour toujours, elle prend la mesure du chemin parcouru entre les enfants qu'ils étaient et les jeunes adultes qu'ils sont devenus. Parfois, la route fut semée d'embûches; certains ont pris la voie du centre jeunesse, des familles d'accueil, des gangs de rue ou du décrochage scolaire.

La cinéaste, fort habile dans l'art d'installer un climat de confiance chaleureux, comme en témoignent ses films précédents (La Fiancée de la vie, Parc Lafontaine, petite musique urbaine, Un toit, un violon, la lune), savait aussi que la spontanéité qui avait fait le charme de Vues de l'Est s'était dissipée alors que ses petits héros grandissaient. Et elle tenait à vérifier une intuition: l'Est, et plus précisément ce quartier, était-il un poids à traîner pour le reste de leur vie? «Pour la moitié du groupe, je crois qu'ils vont charrier longtemps l'univers d'où ils viennent. J'ai parfois retrouvé la candeur qu'ils avaient à l'époque [de nombreux extraits du premier film, dont certains inédits, en témoignent], mais d'autres étaient conscients que ce qu'ils disent peut être retenu contre eux. Et ils parlent beaucoup de leurs parents; la famille est très importante pour eux. Ça m'a frappé au montage: d'habitude, les jeunes de 18 ans commencent à voler de leurs propres ailes tandis qu'eux, on sent que le cordon n'est pas encore coupé.»

Au lendemain de la première de L'Est, pour toujours, ses protagonistes devront aussi se résoudre à voir moins souvent celle qui, avec ou sans caméra, les accompagnait discrètement au fil des années. C'était parfois pour des événements heureux, comme lors de la première du Ring d'Anaïs Barbeau-Lavalette, où triomphait le fougueux Maxime Desjardins-Tremblay, ou pendant des transitions plus douloureuses, dont les séjours en centre jeunesse de Maxime Proulx-Roy, qui n'a rien perdu de ses rêves de gloire et de glamour, tout en chantant du rap. Carole Laganière reconnaît que la tentation de devenir travailleuse sociale s'avère parfois forte. «C'est une position délicate, il y a une distance juste à trouver, et elle n'est pas la même pour tout le monde. Mais j'aime faire des films avec des gens qui ne sont pas nécessairement écoutés. Et finalement, être documentariste, ça comporte un petit côté psychologue: on écoute!»

***

Collaborateur du Devoir