Glenn Gould, encore et toujours

Glenn Gould jeune, tel qu’on peut le voir dans le film Genius Within, de Peter Raymont et Michèle Hozer<br />
Photo: PBS / American Master Glenn Gould jeune, tel qu’on peut le voir dans le film Genius Within, de Peter Raymont et Michèle Hozer

Près de trente ans après sa mort, le 4 octobre 1982, la figure de Glenn Gould ne cesse de fasciner. Dans sa riche biographie (Glenn Gould. Une vie, Boréal, 2004), Kevin Bazzana a retracé les sources de son génie et a proposé un portrait tout en nuances, attentif à la complexité d'une personnalité à la recherche constante d'un équilibre supérieur dans son art. Comment aller au-delà des stéréotypes que Gould lui-même a nourris, en particulier dans sa propre filmographie? Comment saisir l'homme caché derrière tant d'excentricités?

Le récent film de Peter Raymont et Michèle Hozer, pour lequel Bazzana a agi comme conseiller, apporte un éclairage très neuf: non seulement permet-il de compléter certains aspects biographiques laissés dans l'ombre par le biographe, mais il apporte au portrait de Gould une touche affectueuse qui ne manque pas d'émouvoir. Prenant le relais des grands documentaires de Bruno Monsaingeon, réalisés pour la majorité avec Gould lui-même, ce film s'inscrit dans le droit fil du magnifique portrait de François Girard, Trente-deux films brefs sur Glenn Gould, qui date déjà de 1993!

Paradoxe et génie

Ce portrait repose sur un travail d'archives considérable, et les images inédites y sont nombreuses. Le montage exceptionnel de Michèle Hozer permet de les faire revivre; on pense notamment à celles de la tournée en Russie en 1957, mais aussi aux témoignages de sa vie d'artiste de studio. Le métrage repris de son travail avec les producteurs de Columbia donne accès à ce qui fut l'aspect sans doute le plus constant de l'art de Gould: la recherche d'une perfection par les moyens de la technologie. Des entretiens intéressants, et notamment celui avec Vladimir Ashkenazy, accompagnent le récit d'une vie où les tournants furent aussi rares que déterminants: l'enfance avec sa mère musicienne, la formation avec Alberto Guerrero, les années éprouvantes de la vie de concert, la décision d'y renoncer en 1964. Tout cela, le film le restitue avec finesse et sensibilité.

Les réalisateurs ont intitulé leur film Genius Within, et on sent leur désir de s'approcher de cette énigme intérieure du génie. Non seulement dans l'art de l'interprète, que nous entendons magnifiquement dans ce film, mais aussi dans la vie de l'artiste, dans sa recherche. Bazzana parlait d'un «ermite prédicateur», signalant par là le paradoxe d'une vie de solitude obsédée par le désir de communiquer et de transmettre la sublimité de la musique au plus grand nombre. On ne peut qu'être sensible à ce paradoxe, qui informe toute l'activité de Gould, autant dans la représentation publique qu'il donne de lui-même que dans ses nombreux écrits, y compris dans sa volumineuse correspondance (voir le second volume de ses lettres, édité par Ghyslaine Guertin, Signé Glenn Gould, Momentum, 2009). Un des nombreux mérites de ce film est de lui donner la parole, d'illustrer l'intelligence et la culture qui illuminaient sa conversation.

Jusqu'en 2007, la vie privée de Gould demeurait recouverte d'un voile, sauf pour ceux qui, comme Kevin Bazzana, savaient sans pouvoir l'écrire qu'il n'avait pas été un ermite sur tous les plans. Les réalisateurs du film ont recueilli le témoignage de Cornelia Foss, épouse du compositeur Lukas Foss, qui fut sans doute le grand amour de la vie de Gould, un amour bref et tourmenté, mais qui, pour les années où ils furent proches, fut pour l'un et l'autre un réel défi. On retiendra ce moment où le fils de Cornelia Foss, se rappelant des heures heureuses, livre de Gould un souvenir presque filial. Cet amour, c'est Cornelia Foss qui le rappelle, s'est heurté aux difficultés psychiques de Gould, et cette image où elle vient à sa rencontre, dans un montage aussi beau qu'irréel, sur la plage de leur dernière conversation, ouvre un abîme dans la réflexion sur cette vie intérieure du génie et la possibilité même de l'amour. Cette image, comme plusieurs dans ce beau film, vient rejoindre pour toujours celles de François Girard, montrant la solitude de Gould sur le lac Simcoe, ou encore celles de Bruno Monsaingeon, recueillies dans les paysages d'automne de la baie Géorgienne (Glenn Gould. Au-delà du temps, Arte, 2006).

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Collaborateur du Devoir


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