Pierre Falardeau intime

Pierre Falardeau<br />
Photo: Martin Leclerc Pierre Falardeau

Dans le documentaire Pierre Falardeau, le cinéaste Germàn Guitierrez et sa productrice Carmen Garcia ont mis bout à bout une somme aussi appréciable que significative d'extraits d'œuvres, de films d'archives, de témoignages et d'entrevues diverses, en une sorte de courtepointe biographique bigarrée et éclairante.

Le cinéaste Pierre Falardeau a tiré sa révérence le 25 septembre 2009. Un documentaire devait revenir sur l'homme et son oeuvre, cela allait de soi, puisqu'il s'agit bien du genre d'homme et du genre d'oeuvre sur lesquels il faut revenir. Mais pas n'importe comment, et pas à n'importe quel prix. La sincérité avant l'esbroufe, le fond avant la forme, quitte à ce que celle-ci manquât un brin de fini. Avec Pierre Falardeau, en salle dès mercredi prochain, c'est chose faite, et bien faite.

On peut être reconnaissant au réalisateur Germàn Guitierrez et à sa productrice et coscénariste Carmen Garcia pour le travail de recherche considérable qu'a de toute évidence nécessité la réalisation du documentaire Pierre Falardeau. Bien ramassé avec ses 86 minutes au compteur, le film privilégie une structure chronologique alignée sur le parcours artistique de l'auteur.

Des films, un combat


Ainsi, les années «Falardeau et Poulin» ouvrent-elles le bal, avec l'acteur Julien Poulin, ami dès l'adolescence, qui commente une fructueuse genèse. Entre autres moments de choix: le petit voisin du cinéaste, Paul, interrogé devant la caméra pour Pea Soup alors qu'il descend goulûment son baril de poulet frit. «C'est où, Paul, le Kentucky?», de lui demander Julien Poulin. «Ben, sur Sainte-Catherine, dans l'Est!» Tout le pan satirique de l'oeuvre de Pierre Falardeau, un anthropologue de formation, tient dans cette courte séquence.

Unis par leur désir de contribuer à ce que le Québec devienne un pays, les deux hommes créèrent au début des années 1980 Elvis Gratton, le Québécois colonisé par excellence, véritable vomissement post-référendaire. Pathétique et drôle s'il en fut, cette créature, à l'instar de celle du baron Frankenstein, échappa un peu au cinéaste et à sa vedette, une large part du public n'y reconnaissant pas (ou refusant d'y voir) un miroir tendu.

Après les frasques d'Elvis Gratton, un rôle bouleversant attendait Julien Poulin. Alors qu'il était toujours détenu au pénitencier de Sainte-Anne-des-Plaines, le felquiste Francis Simard écrivit à Pierre Falardeau à propos d'un cours d'initiation à la caméra. Une amitié spontanée naquit en cette occasion, laquelle engendra deux films: le rude et poignant Le Party, un documentaire selon Simard et un tournant pour Poulin, et Octobre, l'oeuvre la plus achevée de l'auteur, selon sa conjointe Manon Leriche, qui cosigna avec lui Le Steak.

À propos d'Octobre, qu'il porta en lui pendant quinze ans, Pierre Falardeau déclara: «Ce qui m'intéresse, c'est quand des sentiments violents s'expriment. Quand les hommes sont dans des situations extrêmes, ils se révèlent.» Après maints refus, ce projet, contesté dès son évocation, se concrétisa finalement, non sans ironie, grâce au soutien de Téléfilm Canada, mais sans celui de la SODEC. Le même schéma se reproduisit pour 15 février 1839, à la différence que, cette fois, ce fut le fédéral qui se montra frileux et le provincial, non sans une certaine mobilisation populaire, qui contribua. Présent pour parler de ces deux films marquants, le comédien Luc Picard révèle que, lorsque Pierre Falardeau tournait, l'humaniste prenait le pas sur le militant.

L'Élégance du hérisson: dommage que le titre ait déjà été pris, car il aurait sis à merveille au documentaire. La cigarette au bec, la paupière non pas triste mais tombante, Pierre Falardeau s'enflammait dès qu'il flairait la connerie, ce qui ne manquait pas d'arriver. Explosions, coups de gueule, mais surtout, on le constate en voyant défiler les entrevues, mises au point continuelles, précisions exaspérées, et un certain désir de qui l'interrogeait de le maintenir enfermé, volontairement ou non, dans la case où il avait d'emblée été placé. Chiâleux, enragé, polémiste...

Il faut voir le cinéaste rouler des yeux avant d'expliquer à Paul Arcand que ce dernier ne parle pas à un «personnage», mais à lui, à Pierre Falardeau, et qu'il est en train de lui dire ce qu'il lui dirait chez lui, comme il le lui dirait. Cet extrait ouvre le documentaire, un choix judicieux qui met d'emblée en relief un élément clé du rapport amour-haine qu'entretint Pierre Falardeau avec les médias sa carrière durant. Il les utilisait, d'une part, et, de son propre aveu, à des fins de tribune ou à titre purement alimentaire («Ça fait un 300 piasses vite fait», conclut-il devant une Julie Snyder hilare), tandis que, d'autre part, il leur vouait une méfiance sans borne.

À Denise Bombardier, il confirme qu'il se perçoit comme un intellectuel, défendant avec la même hardiesse cette langue populaire qui était la sienne et dont il fut l'un des chantres les plus constants; ce parler québécois qu'on range spontanément devant la visite, mais que lui revendiqua chaque fois qu'il le put. Et l'intervieweuse de raconter à Pierre Falardeau que la mère de celui-ci lui a déjà confié: «Mon fils, quand il veut, il parle aussi bien que vous.» Devant ce commentaire que seule une mère peut avoir formulé, le cinéaste rougit un bref instant, sa garde momentanément baissée.

Un héritage


On sourit en le voyant embarrassé devant un Bernard Pivot qui se délecte à la lecture d'un passage de La liberté n'est pas une marque de yogourt après un échange corsé avec Jacques Godbout. À ce chapitre, les documentaristes ne sanctifient pas à outrance leur sujet, dans la mesure où ils ne cherchent pas à esquiver ses paradoxes, et, parfois l'action contredit la parole, et vice-versa. En cela, qui déteste Pierre Falardeau ne l'aimera pas davantage après avoir vu le film, surtout si l'on considère la nature épidermique du sentiment, bon ou mauvais, qu'il était prompt à éveiller. On replace certaines déclarations dans leur contexte, personnel, professionnel; à chacun, ensuite, de se faire une tête.

Un peu esclave de la structure qu'il maintient jusqu'à la fin, le documentaire de Germàn Guitierrez et Carmen Garcia se termine sur des extraits du troisième opus des (més-)aventures d'Elvis Gratton et, ultimement, sur des images des funérailles du cinéaste. On préférera se souvenir de lui bien vivant l'instant d'avant où, caméra à la main, il filme un rassemblement de la Saint-Jean. Réuni sur scène avec ses deux aînés, son plus jeune procède alors à la lecture d'une lettre écrite par un père accaparé par son combat à son fiston qui s'ennuie. Ému, Pierre Falardeau se retire à côté de la scène, auprès des siens. Et c'est bien ainsi qu'il est parti, en douce, abandonnant à la postérité son bagout légendaire; géant à fleur de peau.

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Collaborateur du Devoir
1 commentaire
  • martin grenier - Inscrit 22 décembre 2010 08 h 55

    Falardeau

    Un gars qui n'avais pas peur d'exprimer ses pensées un qui se tenait
    debout. il n'en reste pas beaucoup comme lui
    martin grenier