Autour de Barney

«Barney’s Version est le plus grand roman d’un très grand écrivain», dit Robert Lantos.<br />
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir «Barney’s Version est le plus grand roman d’un très grand écrivain», dit Robert Lantos.

Adapté du dernier roman de Mordecai Richler, Barney's Version, de Richard J. Lewis, qui connut un lent enfantement, prendra l'affiche le 24 décembre.

À l'origine, il y a le dernier roman, autobiographique dans l'esprit, du Montréalais Mordecai Richler, publié en 1997. Dans cette oeuvre phare d'une autodérision mordante cachant une sorte de pudeur, un producteur alcoolique et râleur revient sur sa vie, ses amours, entre Montréal, Paris et New York, à l'heure où sa mémoire défaille. La disparition de son meilleur ami Boogie — l'a-t-il ou non assassiné? — le hante aussi.

Le Canadien Richard J. Lewis est aux commandes de l'adaptation cinématographique. Mais rarement film sera autant l'oeuvre d'un producteur: Robert Lantos de Serendipity Point Films, longtemps grand manitou d'Alliance, ami de Richler, qui en fit contre vents et marées son combat personnel. Il avait produit en 1985 une précédente adaptation d'un roman de Richler, Joshua Then and Now, de Ted Kotcheff, sur un scénario de l'écrivain réécrit 11 fois et d'ailleurs pas fameux.

Mais la tortueuse aventure de Barney's Version (Le Monde de Barney) aura duré douze ans, rebondissant, s'étiolant. Le miracle, c'est que le film, qui semblait damné par les dieux, ait vu le jour. Lantos se sentait d'autant plus attaché à l'adaptation du roman que Richler lui avait fait en cours de route un clin d'oeil. «Il m'a volé ma profession, dit-il en rigolant. (Le producteur du roman et du film est à la tête d'une grosse boîte — pastiche d'Alliance et de la série Due South — répondant au doux nom de Totally Unnecessary Productions). Je n'aurais pas permis que personne d'autre puisse se moquer de moi en adaptant le livre.» Le réalisateur Richard J. Lewis avait travaillé avec lui sur Whale Music.

Difficile gestation

«Barney's Version est le plus grand roman d'un très grand écrivain, estime le producteur. Je voulais rester fidèle à sa voix, à sa vision. Le défi était de trouver un scénariste.» Au départ, Richler a travaillé le texte lui-même, mais malade (il rendit l'âme en 2001), il dut abandonner le navire. Trois scénaristes lui ont succédé, dont deux noms d'Hollywood. Le dernier du lot, Michael Konyves, écrivit le sien en faisant table rase des précédents.

Lantos n'aimait pas le procédé de la voix hors champ, si souvent utilisé dans le cas d'adaptation littéraire, surtout pour transmettre la voix intérieure d'un narrateur, alors les versions antérieures ne le satisfaisaient guère.

La trame littéraire fut à l'occasion modifiée. Ainsi, dans le film, coproduit avec l'Italie et lancé au dernier Festival de Venise, le premier mariage de Barney et sa seconde lune de miel requéraient plusieurs scènes à Paris, transplantées ici à Rome. «En Italie, le roman avait eu un immense succès, précise le producteur. C'est un peuple qui apprécie l'autodérision, et les scènes à Rome finissaient par s'imposer.»

Paul Giamatti incarne Barney. Lantos, qui cherchait son homme désespérément, compris en voyant Giamatti dans Sideways d'Alexander Payne qu'il tenait son acteur. Mais Dustin Hoffman joue son père et grognait de ne pas obtenir le rôle-titre. «Barney, c'est moi», disait l'acteur de Rain Man, en refusant mordicus d'incarner son père.

«Il était trop vieux pour le rôle de Barney, qui roule sur 40 ans, mais après une partie de ping-pong, Dustin Hoffman finit par accepter deux mois plus tard», réplique Robert Lantos. La distribution, où l'on retrouve Minnie Driver en deuxième épouse vaine et hystérique du héros et la Britannique Rosamund Pike, qui incarne son dernier et véritable amour, fait la part belle aux vedettes étrangères pour ce film tourné à Montréal, notamment au Ritz.

Toutefois, des rôles mineurs ont été octroyés à des interprètes québécois, dont Anna Hopkins (la fille de Barney), Rachelle Lefevre (la première épouse artiste) et Macha Grenon, vedette du soap O'Malley of the North, présente auprès du héros tout au long du film en de courtes apparitions. «J'incarne une actrice vieillissante qui a plus d'orgueil que de talent, explique-t-elle. C'est la seule femme à laquelle Barney est loyal toute sa vie, mais elle n'est qu'une amie. Une heure du film a été enlevée et je ne fus pas trop tronçonnée; mais je demeure une présence discrète, l'oeil qui voit tout. J'ai eu la chance de travailler avec un des plus grands acteurs de sa génération: Paul Giamatti, un homme généreux, qui inclut ses partenaires dans son jeu. Le maquillage qui me vieillissait m'a apporté aussi une vraie liberté.»

Quant au bel acteur canadien Scott Speedman (Adoration, My Life without Me, etc.), nul ne pensait à lui pour jouer le meilleur ami voué à une mort mystérieuse, mais il précise s'être cramponné, tant il aimait le livre et le rôle, et a fini par épater tout le monde en audition. Egoyan et Cronenberg ont droit à des apparitions éclairs en réalisateurs télé, et Denys Arcand, en maître d'hôtel obséquieux au Ritz Carlton.

Prudence! Prudence! Les imprécations de Barney contre les séparatistes, la loi 101 et l'après-référendum présentes dans le roman se sont évanouies à l'écran, sur décision préalable de Richler, semble-t-il. Le film sort le 24 décembre, avec Sony comme distributeur américain, et le producteur caresse des rêves pour les Oscar. En tout cas, Paul Giamatti est en nomination aux Golden Globes. C'est toujours ça de pris.