L'amour du beau

C'est fou à quel point la musique peut donner son âme à un film. Celle que Côme Aguiar a composée pour L'Amour fou en est un bel exemple.

Intimité, patience, raffinement, nuance, sa partition pour piano seul s'inscrit à tous égards dans la continuité du sujet de cet émouvant documentaire du plasticien français Pierre Thoretton consacré au défunt grand couturier Yves Saint Laurent, à son compagnon de vie Pierre Bergé, ainsi qu'à ce qui les a unis durant 50 ans: l'amour du beau, assouvi dans l'acquisition de tableaux, de sculptures, d'antiquités et d'objets de collection.

Au moyen de témoignages de Bergé et de proches triés sur le volet, Thoretton reconstitue le parcours du couple légendaire, à l'heure où Christies investit le Grand Palais de Paris en prévision du gigantesque encan destiné à liquider les 733 articles qui composent leur collection. L'encan (qui a eu lieu en février 2009) sera l'escale finale du récit, amorcé sur les images émouvantes de Saint Laurent annonçant sa retraite en 2002, puis sur celles de ses funérailles en 2008. Entre ces deux pôles, une histoire d'amour, manifestement plus raisonnée que ce que le titre nous fait croire, et que le père du tailleur-pantalon et son amoureux gérant ont sublimée dans le travail et l'acquisition quasi compulsive d'objets d'art.

Tel un puzzle, le film est un intelligent assemblage de divers éléments biographiques (vie personnelle et professionnelle, les hauts et les bas) formant un tout cohérent. Bergé, à l'avant-plan, peut sembler pompeux, avec son discours ampoulé, mais la sincérité de ce mécène, militant de gauche et copropriétaire du journal Le Monde, n'est pas à remettre en question. Ni le choix qu'il a fait, et qui pulse le récit, de dilapider 50 années de trésors acquis (au profit d'une fondation caritative) sous prétexte qu'elle n'a plus de sens sans la présence de Saint Laurent.

Mais quelle présence, même en son absence. Le couturier timide s'est projeté sur tous les murs, dans toutes les pièces, sur toutes les tables. À tel point que ses lieux de vie (au Maroc, en Normandie, à Paris), même après son trépas, semblent conjurer sa présence. C'est là, en bonne partie, le sujet du film: où commence l'absence?

Avançant à pas feutrés, sans rien forcer, Pierre Thoretton a composé un documentaire d'envergure cinématographique (ça mérite d'être dit), élégant et patient, qui dans l'intime ne cherche jamais le sensationnel, dans l'universel ne banalise jamais le sujet.

Inutile d'aimer la mode, ni même de s'intéresser à l'histoire de l'art, pour s'intéresser à L'Amour fou. Il suffit de s'intéresser à l'amour.

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Collaborateur du Devoir

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* V.o.: Cinéma Parallèle.

* V.o., s.-t.a.: AMC Forum.