Dérive à Tokyo

Enter the Void relate les errances désincarnées d'Oscar, un défunt dealer occidental installé à Tokyo avec sa soeur Linda.<br />
Photo: Cinéma du Parc Enter the Void relate les errances désincarnées d'Oscar, un défunt dealer occidental installé à Tokyo avec sa soeur Linda.

Presque huit ans se sont écoulés depuis la bombe Irréversible. Œuvre décriée par les uns et encensée par les autres avec une égale passion, ce film parfois insoutenable a positionné Gaspar Noé comme un cinéaste avec lequel, qu'on le veuille ou non, il faudrait dorénavant compter. Enter the Void, son troisième long métrage, confirme cela. Et s'il est certain de plaire aux admirateurs de l'auteur du bien nommé Seul contre tous, il serait en revanche étonnant qu'il lui attire de nouveaux dévots.

Gaspar Noé a planché une quinzaine d'années sur ce projet inspiré, d'une part, par le film The Lady in the Lake, un noir tourné exclusivement en caméra subjective, et, d'autre part, par le Livre tibétain des morts. Le résultat, Enter the Void, relate les errances désincarnées d'Oscar, un défunt dealer occidental installé à Tokyo avec sa soeur Linda. Leur univers en est un glauque, sordide, baigné de lumières rouges, de néons aguicheurs et de rayons stroboscopiques. Au menu, relents incestueux, sexualité explicite, fixation sur l'allaitement maternel et autres joujoux psychanalytiques, et de la drogue, encore et encore.

À cet égard, l'illustration des délires hallucinatoires d'Oscar, de véritables kaléidoscopes psychotroniques, donne lieu à des passages magnifiques et inquiétants. Le brio technique déployé dans Enter the Void n'a d'égal que l'incroyable densité des montages visuel et sonore. Le film, d'ailleurs, s'annonce d'abord comme un nouvel assaut des sens orchestré par Noé, à tel point que l'épileptique qui écrit ces lignes a cru un moment devoir quitter la salle. Puis, passé le générique du début, stupéfiant, et l'effet de déstabilisation recherché dans les premières minutes, l'auteur cesse d'attaquer la rétine en hachant menu. Dès lors, ces longs, virtuoses et faux, certes, plans-séquences typiques du cinéaste prennent le relais.

Malgré les apparences, Gaspar Noé se vautre (un peu) moins dans le scabreux que lors de son précédent opus. Redondant au niveau du fond et, souvent, de la forme (caméra virevoltante en plongée, transitions répétitives), son voyage au coeur d'un maelström métaphysique s'avère en revanche ambitieux et singulier. Le propos, d'une sensibilité inattendue, devient limpide à la toute fin, comme une fleur éclose sur un tas de fumier. Aussi difficile à recommander qu'à écarter. Pour qui aime le risque cinématographique, l'imagerie corsée et l'Aria, suite numéro 3, de Bach.

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Collaborateur du Devoir

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Enter the Void
Scénario et réalisation: Gaspar Noé. Avec Nathaniel Brown, Paz de la Huerta, Cyril Roy, Olly Alexander. Photo: Benoît Debie. Montage: Gaspar Noé, Marc Boucrot, Jérôme Pesnel. Musique: Thomas Bangalter. France-Allemagne-Italie-Québec, 2010, 161 min.