Duel féminin, pas forcément féministe

Dans Crime d'amour, Alain Corneau fait un usage raffiné de l'espace, presque toujours intérieur, souvent en huis clos.<br />
Photo: Métropole Films Dans Crime d'amour, Alain Corneau fait un usage raffiné de l'espace, presque toujours intérieur, souvent en huis clos.

Imaginez une sorte de Working Girl «meurtre et mystère» et vous aurez une assez bonne idée de ce que le dernier opus du regretté Alain Corneau n'est pas: une comédie, une histoire d'amour, un chant de solidarité féminine, une critique sociale, un combat à l'issue heureuse. Inversement, vous devinerez en bonne partie ce qu'il est: un duel féminin, pas forcément féministe, campé dans les hautes sphères de la finance, faisant s'affronter une directrice de département froide, sournoise et manipulatrice (Kristin Scott Thomas) et celle qui, agnelle surdouée et au cœur généreux (Ludivine Sagnier), sera poussée à bout jusqu'à devenir comme elle. Miroir, miroir...

En une sorte de pirouette dont elle seule a le secret, la vie a conduit le réalisateur de Nocturne indien et de Tous les matins du monde à clore son oeuvre là où elle avait commencé il y a 35 ans: dans le crime et la série noire sophistiquée. Film noir au sens où l'entendait Raymond Chandler, doublé d'une peinture de moeurs telle que l'aurait définie Joseph Mankiewicz, Crime d'amour est une oeuvre de paradoxe. Elle captive, dans sa première partie, parce qu'elle ne laisse jamais deviner où son scénario, centré sur la rivalité quasi amoureuse des deux femmes (avec intrusion d'un mâle bêta servant de trait d'union charnel), nous conduit. Dans sa seconde, elle séduit pour la raison inverse: le spectateur sait exactement où s'en va le récit, quelle sera l'issue de l'intrigue meurtrière, mais le chemin pour s'y rendre est si soigneusement paysagé que celui-ci est amené, de façon quasi hypnotique, à fermer les yeux sur les quelques retournements forcés et les leviers manipulés à vue.

Corneau fait un usage raffiné de l'espace, presque toujours intérieur, souvent en huis clos. Si le décor paraît quasi théâtral par moments, la caméra raffinée et un brin insolite d'Yves Angelo vient continuellement redistribuer, dans l'image, le pouvoir que se disputent les personnages. Qui, dans cette scène, possède un ascendant sur qui? La géométrie varie, pour nourrir le suspense.

Dans un rôle sans doute moins complexe que celui défendu par sa partenaire, Kristin Scott Thomas tire merveilleusement bien son épingle du jeu. Séductrice, vénéneuse, elle est une Bette Davis moderne, aveuglée par son pouvoir. Sagnier, dans un rôle plus ambigu et moins crédible, est une Anne Baxter fragile et vieille fille, qui devient sous nos yeux femme fatale. Le résultat: un imparfait mais fascinant All About Eve en entreprise, devenu par la force des choses le chant du cygne d'un cinéaste estimé dont on ne parlera plus, hélas, au présent.

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Collaborateur du Devoir

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Crime d'amour
D'Alain Corneau. Avec Ludivine Sagnier, Kristin Scott Thomas, Patrick Mille, Guillaume Marquet, Olivier Rabourdin, Gérald Laroche. Scénario: Alain Corneau, Natalie Carter. Image: Yves Angelo. Montage: Thierry Derocles. Musique: Pharoah Sanders. France, 2010, 106 minutes.