La magie surréelle d'Oncle Boonmee

Photo: Films We Like
D'abord, il y a cette Palme d'or à laquelle les admirateurs du film (j'en suis) n'osaient rêver au dernier Festival de Cannes, tant sa proposition était radicale et l'univers narratif, hors norme. Mais Tim Burton, qui présidait le jury, avait les reins assez solides pour imposer ce qu'il considérait comme l'oeuvre la plus originale et la plus intéressante de la sélection. Il le fit, divisant l'assistance, car entre ceux (nombreux) qui n'avaient rien compris à cette plongée poétique dans l'univers psychique d'un mourant peuplé de fantômes et de réminiscences de ses vies antérieures et les spectateurs qui en gardaient les yeux encore éblouis, le fossé se révélait profond et sans doute infranchissable. Il l'est toujours.

Sans cette Palme d'or, jamais ce film d'Apichatpong Weerasethakul n'aurait connu une large diffusion internationale. Mais les prix ne devraient-ils pas servir justement à ça: à éclairer des oeuvres fascinantes autrement condamnées à la marginalité? Et à pousser l'expérimentation, à l'heure où les formules toutes faites règnent en majesté?

La préservation des âmes

Sur la Croisette, Apichatpong Weerasethakul, qui ne manque pas d'humour, se faisait appeler Joe, tant chacun butait sur son nom. Le cinéaste thaïlandais est un enfant de Cannes. Deux courts métrages en 2007 à La Quinzaine des réalisateurs, le prix Un certain regard pour Blissfully Yours en 2002, le Prix du jury en 2004 pour Tropical Malady, et cette Palme d'or surprise 2010... C'est Tropical Malady, avec ses incursions dans le fantastique et ses bruissements de jungle, qui ouvrit la voie à Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures. À ses yeux, le cinéma tend à la préservation des âmes, puisqu'il garde en vie et éternellement jeunes des acteurs aujourd'hui disparus.

Les longs plans-séquences, les codes narratifs tourneboulés en cinq segments, l'imaginaire bouddhiste désemparent ceux que le surnaturel rebute. Reste à s'abandonner sans cartésianisme, à ouvrir la porte du merveilleux pour entrer de plain-pied dans un univers de profonde richesse et de références. Il est très rare que le cinéma s'aventure en des voies nouvelles. Tout semble avoir été dit, montré. Or Apichatpong Weerasethakul pose justement un nouveau regard sur le septième art, en le collant à une tradition thaïlandaise dont on découvre les codes sans posséder le mode d'emploi, à travers une forêt de symboles. D'où ce malaise des uns et cet émerveillement des autres.

Longtemps un buffle impose sa silhouette en ouverture du film. Puis un singe aux yeux rouges fluo, apparemment enfanté par La Belle et la Bête de Cocteau, mais tiré des vieux films thaïs de série B, viendra rejoindre le spectre de l'épouse défunte au chevet d'oncle Boonmee, condamné par une maladie rénale. Les fantômes, les visions de ses vies antérieures, dont une magnifique séquence d'une princesse fécondée par un poisson-chat, se mêlent à sa fin de vie. Autre moment magique du film: la pénétration dans la grotte de la mort, là où nagent les poissons blancs et où les méandres de la roche ressemblent au vagin de l'enfantement, ultime passage pour un Boonmee dans sa marche vers le trépas.

Weerasethakul avait réalisé en 2009 un court métrage, A Letter to Uncle Boonmee, d'ailleurs fort beau et contemplatif, tourné dans le village de celui dont il s'inspire, mais qui ne laissait pas présager ce périple initiatique en plongée métaphysique et magique, lauréat de la Palme d'or.

Le point de départ est ce livre-récit sur un homme qui voyait dérouler ses incarnations antérieures quand il méditait. Mais lorsque le cinéaste voulut rencontrer Boonmee, ce dernier venait de mourir. Weerasethakul s'est inspiré du livre, certes, et du témoignage de ses proches, mais en y greffant son univers personnel, ses hantises et l'art de faire apparaître sur le même pied vivants et morts, en éliminant toutes frontières.

Univers parallèles

Le cinéaste, qui possède une formation d'architecte, est fils de médecins. Son film Syndromes and a Century et, dans une moindre mesure, Blissfully Yours en témoignent. Il s'est intéressé à la médecine traditionnelle nourrie de superstitions, mais aussi de culture thaïe au moment où les méthodes scientifiques la relèguent au passé. Cette Palme d'or s'inscrit également dans le droit fil des traditions et des croyances en voie de disparition, mariées ici à la mort d'un type de cinéma qu'il entend ressusciter avec ses couleurs, ses codes, cette jungle tournée en nuit américaine. «Oncle Boonmee est le symbole de quelque chose sur le point de disparaître, quelque chose qui s'érode, comme ces vieux cinémas, ces théâtres ou le jeu des acteurs d'antan, qui n'ont plus leur place dans le paysage contemporain», écrit-il.

Tranchons là: Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures, tourné en pleine campagne, constitue un enchantement poétique, une plongée dans des univers parallèles, où fantômes, animaux, humains cohabitent au milieu d'un Éden retrouvé, mais aussi une approche bouddhiste de la mort tissée de beautés et de rituels, à mille lieues des terreurs occidentales qui entourent les perceptions du dernier voyage. Sans ces longs plans habités, clé vers l'ailleurs, la magie ne pourrait opérer.

Que ce film puisse sauter d'un souper ou d'une visite chez l'apiculteur à une conversation avec une morte déclarant que les esprits s'attachent aux gens plutôt qu'aux lieux, cela n'est pas un de ses moindres tours de force. Le dénouement, qui suit les funérailles de Boonmee et la vie de ses proches, dont celle d'un jeune moine, est moins inspiré, mais bien dans la méthode d'Apitchatpong Weerasethakul, qui se veut également chroniqueur de son époque et de son pays si tourmenté.

Petit conseil: allez voir au Cinéma du Parc la version sous-titrée en anglais projetée en 35 mm. Celle qui est flanquée de sous-titres français est présentée en format numérique et le film, souvent très sombre, perd beaucoup en luminosité, en grâce, en beauté et en poésie visuelle. On ne le recommande pas.