Entre énigmes et réclusion

Curling est marqué par le jeu brûlant et torturé d'Emmanuel Bilodeau. <br />
Photo: Métropole Curling est marqué par le jeu brûlant et torturé d'Emmanuel Bilodeau.

Emporté malgré lui dans la lignée des films québécois très sombres inscrits au calendrier de l'automne, Curling de Denis Côté pourrait souffrir d'un grand public en appel d'air. Ce serait dommage, car ce cinquième long métrage du cinéaste des États nordiques et de Carcasses est certainement le plus apte à élargir son audience.

Couronné au Festival de Locarno meilleure réalisation, meilleure interprétation masculine pour Emmanuel Bilodeau, le film, plus accessible certes que ses précédents, n'a pas égaré la signature d'étrangeté et son poids d'énigmes, qui en déconcerteront certains.

Cette histoire dramatique, avec des accents de burlesque, se situe dans un village au bord du bois — coins perdus d'élection du cinéaste. Un père abonné aux petits boulots, Jean-François Sauvageau (Emmanuel Bilodeau, sensationnel), retient sa préadolescente Julyvonne à moitié recluse à la maison, sans l'envoyer à l'école (Philomène Bilodeau, sa vraie fille, très crédible). Leur promenade sur le chemin au début du film nous entraîne d'emblée dans l'univers du conte.

Côté excelle à créer des ambiances. Dans ce non-lieu hivernal, entre salle de quilles, motel à entretenir et maison au quotidien sinistre, sous les sublimes images de Josée Deshaies et les sons qui envoûtent, l'action dérive vers un fantastique jamais nommé.

Il brosse des personnages hors normes, aux parcours fort peu expliqués, et on les suivrait en enfer, en acceptant la mécanique de leurs comportements erratiques.

Que la jeune Julyvonne s'extirpe du néant de sa vie en observant un tigre derrière une grille ou en visitant un amas de cadavres dans un boisé voisin, cela relève de la poésie pure en des scènes d'une immense beauté. Lorque Jean-François Sauvageau fait un sort au cadavre d'un garçon qu'il a heurté, on accepte le mystère des actes. Après tout, cette psychologie se joue dans un énigmatique labyrinthe intérieur.

Et le film, à travers les parties de bowling, une fête, le rêve du curling en Eldorado, un road-movie du père qui se cherche, multiplie les moments forts sur des dialogues ténus où les silences parlent. C'est la société en fond de scène qui semble décalée par rapport au duo central. L'invraisemblance du scénario irrite alors. Les villageois auraient dû réagir devant le fait que la petite ne va pas à l'école et les policiers, traquer le père après la disparition du petit garçon. Parfois, Denis Côté ferait mieux d'insuffler un peu de réalité dans les contours pour laisser les figures de premier plan porter seules en contraste la troublante déviance. Le dénouement, plus ouvert et moins noir, évoque celui de Caché de Michael Haneke, avec un plan d'ensemble identique, à l'heure des lendemains d'énigmes. Espoir en vue pour père et fille? Sans doute.

Curling demeure une oeuvre pétrie de grâce étrange, encore relevée par le jeu brûlant et torturé d'Emmanuel Bilodeau et par ces images d'univers parallèles puissants qui restent gravées longtemps dans nos esprits.

***

Curling
Réal et scénario: Denis Côté. Avec Emmanuel Bilodeau, Philomène Bilodeau, Roc Lafortune, Sophie Desmarais, Muriel Dutil, Yves Trudel. Image: Josée Deshaies. Montage: Nicolas Roy. 92 minutes.

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1 commentaire
  • neige29 - Inscrite 13 novembre 2010 12 h 41

    D'un ennui mortel

    Ce film est d'un ennui mortel. Il n'y a pas de scénario. Je n'ai pas compris la poésie de voir des scènes d'une jeune fille de 12 ans dormir et se rouler dans la neige à côté de cadavres empilés dans la fôrêt derrière elle.
    La prise de vue est sombre, le film est presqu'en noir et blanc.
    Vraiment "une oeuvre pétrie de grâce étrange " dites-vous.....Nous étions trois femmes cultivées et cinéphiles et nous avons été estomaquées par ce film raté.
    Si c'est cela un film québécois réussi, vaut mieux dès maintenant passer à autre chose
    Gyslaine Desrosiers