Prix Albert-Tessier - Werner Nold sort de l'ombre

François Lévesque Collaboration spéciale
Werner Nold<br />
Photo: - Le Devoir Werner Nold

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

La plus prestigieuse distinction dévolue au septième art va cette année au monteur Werner Nold, un pionnier qui fut l'un des principaux artisans du renouveau cinématographique québécois à l'ONF au début des années 1960.

Je rejoins Werner Nold chez lui par un bel après-midi d'octobre. Une lumière ocre confère des accents mordorés à la nature engourdie qui entoure Habitat 67. Le fond de l'air est frais, mais la voix chaleureuse de mon hôte, entendue deux semaines plus tôt au téléphone, annonce un entretien plaisant.

Werner Nold vient de se voir décerner le prix Albert-Tessier en reconnaissance de sa contribution au cinéma québécois. Laquelle, il convient de le souligner, est immense. Monteur émérite à l'Office national du film pendant 35 ans, il a collaboré avec Pierre Perrault, Michel Brault, Gilles Carle, Claude Jutra, Jacques Godbout, Marcel Carrière, Denys Arcand et tant d'autres.

Lucette Lupien, une autre pilier du milieu, m'entraîne donc vers le solarium afin de me présenter à son compagnon des 43 dernières années. Werner Nold m'invite à m'asseoir, déjà lancé dans une anecdote merveilleuse ayant pour protagoniste le regretté Gilles Carle, ami très cher et collaborateur des premiers temps. Autant enclencher le magnétophone. Tout à côté, le nouveau chaton du couple nous couve d'un oeil langoureux.

L'instinct très sûr de Werner Nold et sa compréhension intuitive du langage cinématographique lui ont assuré la fidélité des cinéastes-phares de l'ONF pour plusieurs oeuvres: Pour la suite du monde, l'un des films dont il est le plus fier avec Le Temps d'une chasse, de Francis Mankiewicz, La Vie heureuse de Léopold Z., Entre la mer et l'eau douce, Champlain, IXE-13, etc. Une loyauté éloquente. Jean-Claude Labrecque, un lauréat passé, pour qui Werner Nold a jadis effectué la tâche herculéenne de monter les 330 608 pieds de pellicule produits pour Les Jeux de la XXIe Olympiade, a écrit: «Le prix Albert-Tessier, il le mérite depuis plusieurs années parce qu'il a été un maître pour les cinéastes du Québec.»

La poursuite d'un rêve

C'est en 1955, au début de la vingtaine, que Werner Nold quitte sa Suisse natale et vient s'installer au Québec, un diplôme de photographie en poche. Pourquoi la Belle Province, et pourquoi le montage? «J'ai développé très tôt une passion pour le cinéma», confie-t-il en prenant une gorgée de café. Enfant, un court métrage de Chaplin lui fait un tel effet qu'il court derrière l'écran dans l'espoir d'y rencontrer Charlot. «Cela s'est produit, des années plus tard. J'étais si intimidé que je n'ai rien trouvé à lui dire!»

À Montreux, il harcèle les projectionnistes afin de voir comment fonctionne le projecteur. La magie du cinéma, Werner Nold veut la comprendre. À l'université, il découvre certains titres du lointain Office national du film. Parmi ceux-ci, Corral, de Colin Low. «C'était la première fois que j'avais conscience d'une caméra sans trépied.» Cette liberté technique le séduit, surtout qu'à l'époque le cinéma produit chez lui ne l'enthousiasme guère. «Des trucs historiques suisses-allemands très classiques», se souvient Werner Nold avec ennui. Qui connaît le travail du monteur a pu constater à maintes reprises que le classicisme ne fait pas partie de sa grammaire.

Bifurquer pour mieux s'épanouir

Le hasard faisant bien les choses, Werner Nold a une tante qui s'est installée à Baie-Comeau dans les années 1930. «On avait un peu correspondu, alors le Québec ne m'était pas étranger.» Arrivé à Montréal, il besogne et développe les clichés des autres. Il continue de pratiquer la photographie, jugeant son travail techniquement irréprochable, mais sans vie. Embauché à l'ONF en 1961, il se retrouve au montage un peu par hasard, beaucoup parce qu'il a une idée précise de la façon dont cela devrait être fait. L'histoire lui donne raison et, bientôt, les cinéastes se bousculent au portillon afin qu'il s'occupe de leur précieuse pellicule.

«J'ai pris conscience qu'en photographie, et même en réalisation, dont j'ai tâté, j'étais esclave des règles apprises. Un type pouvait capter un contre-jour très expressif avec son appareil photo, mais moi, à côté, je ne me le permettais pas parce qu'on m'avait enseigné que de photographier un contre-jour, cela ne se faisait pas. À l'inverse, j'ai abordé le montage sans a priori et sans contrainte parce que je n'avais aucune formation dans le domaine.» Werner Nold se donne donc toute latitude d'expérimenter. Les résultats plaisent; on lui accorde une confiance absolue, sauf exception. En ces rares occasions où son doigté n'est pas apprécié, la collaboration sera sans lendemain.

Les honneurs, vraiment?


Décoré en 1985 de l'Ordre du Canada, Werner Nold entrecoupe son travail à l'Office national du film de sessions consacrées à l'enseignement à Montréal, à Chicoutimi et même en Floride. La transmission du savoir demeure pour cet ancien apprenti une valeur primordiale. L'année 1996 sonne l'heure de la retraite. La passion est toujours aussi bouillonnante, mais des problèmes de dos liés à des années passées assis à sa table de montage ne peuvent plus être négligés.

Le prix Albert-Tessier, Werner Nold n'a jamais cru qu'on le lui attribuerait. «Le montage est un travail de l'ombre, vous savez.» Certes, les projecteurs se braquent plus volontiers sur les acteurs et les cinéastes. N'empêche, la «troisième écriture d'un film», dixit Orson Welles au sujet du montage, constitue une étape capitale dans la naissance d'une oeuvre. À propos de Werner Nold, Claude Jutra dira: «Il a donné leur forme définitive à de nombreuses oeuvres et parfois sa participation en tant que monteur a été telle qu'il a pu signer certains films en tant qu'auteur.» J'éteins le magnétophone. Mme Lupien a déniché le film Corral. Tous autour de l'ordinateur, et félicitations!

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Collaborateur du Devoir