13es Rencontres internationales du documentaire de Montréal - La mémoire forestière de Stéphanie Lanthier

Stéphanie Lanthier a fait deux ans de repérage et trouvé au sud de Chapais un camp multiculturel, tournant le quotidien de ses travailleurs au fil des saisons: de juin à octobre.<br />
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Stéphanie Lanthier a fait deux ans de repérage et trouvé au sud de Chapais un camp multiculturel, tournant le quotidien de ses travailleurs au fil des saisons: de juin à octobre.

Les Fros, regard sur les nouveaux forestiers de l'immigration qui triment dans la forêt boréale, ouvre le festival qui débute ce soir. Le film prendra par la suite l'affiche le 10 décembre.

Stéphanie Lanthier a un père bûcheron. «Je suis fille de bois et d'écorce, dit-elle. Ma famille entière travaille en forêt.» Son enfance fut bercée par les histoires de bûcherons, aux bords de la rivière la Lièvre et de la Gatineau. C'est cette mémoire forestière, très peu présente au cinéma, qui l'intéresse avant tout.

Son premier documentaire, 2000 fois par jour, qui traitait en 2004 des planteurs d'arbres, abordait la quête de sens chez les jeunes.

Elle habite Mont-Laurier en pleine nature et enseigne depuis 12 ans à l'Université de Sherbrooke l'histoire et les sciences politiques. «Deux métiers qui se complètent. L'être humain et la mémoire s'y retrouvent au coeur du documentaire et de l'histoire.»

Cette fois, à travers Les Fros, un titre tiré de la chanson de Desjardins, toute la nouvelle réalité de l'immigration pénètre la forêt boréale. «Comment la figure mythique du bûcheron traditionnel s'est-elle renouvelée? demande la cinéaste. Elle n'est plus blanche, comme dans Les Bûcherons de la Manouan d'Arthur Lamothe en 1962, mais collée aux réalités actuelles du Québec.»

L'Abitibi des années 1930 avait connu pareil brassage des cultures dans les mines, alors que des immigrants d'Europe de l'Est se mêlaient aux francophones. Aujourd'hui, la forêt boréale s'est faite à son tour Société des Nations. Ils sont Maliens ou Roumains, Russes, Albanais. Parfois d'anciens professionnels dans leur patrie n'ont pas vu leurs diplômes reconnus au Canada et plutôt que de trimer au salaire minimum dans une manufacture, ont choisi la forêt.

Stéphanie Lanthier a fait deux ans de repérage et trouvé au sud de Chapais un camp multiculturel, tournant le quotidien de ses travailleurs au fil des saisons: de juin à octobre. «L'appel du bois est proclamé par un Malien et un Roumain.» Un ex-électricien, un vétérinaire, des professeurs de biochimie sont les nouveaux travailleurs forestiers. Encore fallait-il qu'ils aiment ces conditions extrêmes, acceptent la pluie, la neige, les mouches. «Antonie le Roumain et Mamadou le Malien sont tombés en amour avec la forêt.»

La cinéaste partageait leur vie, couchant dans les roulottes, se levant à 4 heures du matin à leurs côtés dans le bois. «Leur capacité d'adaptation m'a frappée, dit-elle. Leur refus du misérabilisme aussi. Ils ne se découragent jamais.»

Mais les techniques ont changé. Il est loin le temps où les bûcherons partaient avec leurs scies abattre feuillus et conifères. La machinerie a pris le relais. Le travail des débroussailleurs consiste à enlever la végétation autour des arbres pour aider ces derniers à mieux pousser. «Comme la sylviculture [replanter des arbres], le débroussaillage est né de l'émergence du mouvement environnementaliste au cours des années 1980. Ensuite, certains travailleurs québécois ont perdu leur emploi à cause de la crise forestière pour se retrouver débrousailleurs aux côtés des nouveaux venus.» Francophones de souche, des hommes âgés, et les immigrés vivent en bonne entente dans ce camp.

«Il n'y a pas de relève chez les jeunes de chez nous, constate Stéphanie Lanthier. Pour les Québécois francophones, ce métier appartient au temps de leurs grands-pères. Des Philippins prennent le relais. Et pourquoi pas? La mythologie du bûcheron survit désormais aussi grâce à eux.»

Dans son prochain film, la documentariste poursuivra sa quête identitaire à travers le parcours de chanteuse Renée Martel, le country, ses répercussions dans l'âme collective. Elle débusque l'écho du passé dans un monde qui croit souvent ne se propulser que vers l'avenir, mais dont les racines vivaces ne demandent qu'un regard pour s'y pencher.
1 commentaire
  • Roger Lapointe - Inscrit 10 novembre 2010 06 h 15

    Les FROS du monde minier de Desjardins à la sauce forestière d'aujourd'hui.

    J'ai vu ce documentaire présenté en première mondiale au festival international du film de Rouyn-Noranda la semaine dernière.Docu qui fut bien apprécié par le très critique public du FCIAT. D'autant plus intéressant pour un ancien forestier qui avait apprécié un autre docu de la même auteure intitulé 2000 FOIS PAR JOUR présenté en 2009.
    Débroussailler ou éclaicir le couvert forestier, job que les Québécois ne veulent plus accomplir et que les nouveaux arrivants acceptent de faire dans l'expectative de mettre un jour a profit leurs compétences professionnelles qui font pourtant pénurie au Québec. Cherchez l'erreur! Les propos et réflexions du Roumain sont particulièrement percutants.