Ce qu'en pense la relève - Pourquoi le documentaire?

Mission: fraternité de Loic Guyot. <br />
Photo: Astral Mission: fraternité de Loic Guyot.

Dans le contexte de la 13e édition des Rencontres internationales du documentaire de Montréal, il fait bon se questionner sur l'évolution du genre, voire sur sa pérennité. Car le documentaire continue d'attirer de jeunes talents désireux d'explorer de cette manière, et parfois pas autrement, certains sujets qui les touchent. Ils sont Anaïs Barbeau-Lavalette, Loïc Guyot et Pedro Ruiz, petite frange bigarrée qui s'est prêtée au jeu des questions-réponses. Comme nombre de consœurs et de confrères, ils grimpent sur les épaules des géants qui les ont précédés et prennent leur place en attendant qu'une nouvelle cohorte de néophytes s'arrime à eux.

Pour un étudiant en cinéma, la forme documentaire ne doit guère sembler glamour. Pas de vedette à l'horizon, pas de tapis rouge non plus, ou si peu. Pour Loïc Guyot, qui trouva là un juste milieu entre ses inclinations journalistiques et cinématographiques, ce fut une chance. «À l'UQAM, au milieu des années 1990, le documentaire n'avait pas particulièrement la cote auprès de la population étudiante. J'ai donc été encadré par des cinéastes qui m'ont donné une formation quasi privée.» Devenu lui-même professeur à l'UQAM, Loïc Guyot a entre autres réalisé Mission: fraternité.

«Werner Nold, un monteur de l'ONF, a marqué mon apprentissage, précise-t-il encore. Cet homme m'a donné le goût de travailler avec des images surgies du réel en me montrant à quel point le documentaire était une forme d'expression riche.»

Des paroles qui font écho à la vision de Pedro Ruiz, qui a signé en 2009 La Dérive douce d'un enfant de Petit-Goâve et qui se dit fasciné par « [...] la manière dont la société confère un brevet de réalisme au documentaire, cette certitude tautologique qui suggère que la juxtaposition d'images tirées du réel et conformes à sa représentation de la réalité soit vraiment objective. C'est cette formidable naïveté qui m'a complètement séduit.»

Pour Anaïs Barbeau-Lavalette, les motifs l'ayant poussée à cette pratique revêtaient les atours de l'urgence. «J'éprouvais l'envie puissante, presque désespérée, de "faire quelque chose". De me rendre utile. De participer au monde. Mon outil s'est révélé être la caméra.» Avec laquelle elle a filmé Les Mains du monde, Ceux qui savent encore rêver et, tout récemment, l'aventure du tournage en Jordanie du film Incendies, de Denis Villeneuve.

Vivant, le documentaire?


On le sait, la tradition documentaire au Québec court long et profond. Jean-Claude Labrecque, Denys Arcand, Manon Barbeau, Jacques Godbout: les noms se bousculent, les images qui s'y rattachent demeurent vivaces. Et, aujourd'hui, qu'en est-il de la production? «Je m'aperçois que je n'ai pas perdu ma capacité à être surpris, confie Pedro Ruiz, à m'émouvoir en voyant un grand film comme celui de Luc Côté et Patricio Henríquez, Vous n'aimez pas la vérité. Il s'agit d'un exemple clair où beaucoup est accompli avec très peu. Ils ont utilisé avec brio les médias qu'ils avaient à portée de la main; ils ont fait montre d'audace et de témérité par rapport à la forme.»

«L'accessibilité des moyens — caméra, montage, modes de diffusion — est à double tranchant, souligne de son côté Anaïs Barbeau-Lavalette. On fait plus de films plus vite. Ça signifie aussi plus de films "moins réfléchis" qui participent à la mer opaque d'information.» En effet, quantité et qualité ne voguent pas nécessairement de conserve et la pertinence d'un sujet ne garantit jamais celle de l'oeuvre qui s'y sera intéressée. «Cependant, nuance la cinéaste, le documentaire peut maintenant se rendre dans des mains et traduire des pensées autrefois inaccessibles, notamment celles des autochtones qui, par divers projets vidéo comme Wapikoni Mobile, font aujourd'hui du documentaire et "existent" enfin un peu plus.»

«On tente souvent de définir le documentaire en lui conférant des paramètres limitatifs, fait remarquer Loïc Guyot. À mon sens, représenter le réel peut prendre des formes infinies. Les oeuvres de Robert Flaherty, Pierre Perrault et Michael Moore proposent à elles seules un spectre très large de démarches. L'émergence de nouvelles plateformes virtuelles interactives offre peut-être de nouvelles avenues pour le documentaire, mais ce type de cinéma est loin d'être stagnant. Dans les faits, il n'a jamais cessé d'évoluer», résume-t-il.

Visible, le documentaire?

Avec souvent une bonne longueur d'avance sur l'actualité, abordant les sujets de l'heure ou à l'inverse confidentiels mais importants, volontiers militant, le documentaire est-il assez vu? Jouit-il de vitrines d'exposition adéquates? Une fois passées les RIDM, il y a bien Canal D, Artv et RDI qui lui réservent des cases horaires spécifiques, avec parfois à la clé, mais pas toujours, heureusement, le diktat des 52 minutes pour une heure de télé avec pauses publicitaires.

«C'est considéré comme miraculeux d'avoir un documentaire en salle, s'insurge Anaïs Barbeau-Lavalette. On objecte que le public ne suivra pas, parce que, pour la majorité, croit-on, le documentaire n'est pas un "vrai film".»

Auréolé d'un Gémeau lors du gala hors d'ondes réservé à tout ce qui ne scintille pas, le documentaire Les Petits Géants a tenu l'affiche deux semaines, ce qui est considéré comme un grand succès. «Je suis certaine que, si on permettait au documentaire d'avoir une vraie place dans le paysage cinématographique, le public la lui accorderait», soutient Anaïs Barbeau-Lavalette.

Selon Pedro Ruiz, on doit encore trop souvent espérer un alignement de conjonctures favorables. «Il y a des oeuvres qui se démarquent ou qui ont la chance de se poser sur une fréquence. Mais ça, on ne le voit que sporadiquement, un peu comme les étoiles filantes.»

«Comment réussir à proposer une meilleure vitrine au documentaire dans un monde où le spectacle et le sensationnel s'imposent comme force de loi?, s'enquiert Loïc Guyot. Comment captiver en traitant de sujets difficiles? Ces questions restent entières, mais le plaisir du public à regarder un documentaire demeure la seule vraie piste de réflexion. Un film, quelle que soit sa nature, n'a de valeur que s'il est vu.» On ne saurait dire mieux.

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Collaborateur du Devoir