Cinéma — Quand Muhammad Ali a atterri en Abitibi

Les organisateurs décident donc de tenir une soirée-conférence avec une personnalité de marque. Les candidats ne manquent pas puisque la région est une pépinière de joueurs de hockey dont plusieurs ont atteint la Ligue nationale, mais autour de la table, Jacques Matte, directeur du volet culturel de l'événement, émet la suggestion de viser très, très haut: pourquoi ne pas inviter Muhammad Ali?

À l'époque, l'illustre boxeur, trois fois champion du monde des poids lourds, est l'une des figures les plus connues et les plus populaires au monde, même en dehors des cercles du sport. Une réponse positive de sa part, lui qui est sollicité de partout, relève de l'improbable, voilà le moins que l'on puisse dire. Mais Jacques Matte se fait suffisamment convaincant pour qu'on résolve de tenter le coup.

La suite ne s'invente juste pas. On trouve son adresse, on lui écrit une lettre longuement mûrie, on ne s'attend à rien, puis Ali appelle. Rencontrez-moi à tel hôtel en Californie dimanche soir, dit-il avant de raccrocher. Deux dirigeants des CSQ, Jean-Paul Charlebois et James Slobodian, sautent dans un avion, sans aucune assurance de quoi que ce soit. Le boxeur finira par les recevoir chez lui, où il les divertira avec ses tours de magie tout en jasant à bâtons rompus.

Et au bout du compte, Muhammad Ali dira OK, je vais aller faire un tour en Abitibi.

Sans queue ni tête

En 1983, Martin Guérin avait 11 ans et vivait à Amos. Il avait été marqué par le passage du champion, mais n'avait pu assister à son allocution en raison du prix élevé des billets (50 $). Aujourd'hui professeur de cinéma au cégep de l'Abitibi-Témiscamingue, il travaillait à un film lorsque, il y a deux ans, il est tombé sur des photos du séjour d'Ali en fouillant dans des archives et a eu l'idée de réaliser un documentaire sur le sujet. «Franchement, ça me surprend que ça n'ait pas été fait avant», dit-il.

Avec un budget minime, il a donc rencontré des protagonistes, organisateurs et journalistes, et le résultat s'intitule Voir Ali, un film de 50 minutes qui prend l'affiche demain au Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue. Le réalisateur compte ensuite le soumettre à des télévisions et à d'autres festivals, et il dit espérer qu'il sera présenté en salle à Montréal cet automne.

Et pendant une bonne partie du tournage, souligne-t-il, «j'avais la mâchoire à terre» à écouter les gens raconter «cette histoire sans queue ni tête», à laquelle à peu près personne ne croyait sur le moment. «J'en suis encore étonné.»

À la mi-juin de cette année-là, Muhammad Ali a donc atterri à Montréal, puis on l'a emmené, dans l'avion des employés d'Hydro-Québec, visiter les installations de LG2 à la baie James, question de lui montrer que le Nord québécois s'activait, puis on est revenu sur Rouyn. Ceux qui ont rencontré le boxeur le décrivent, dans le film, comme un homme affable, attentif aux doléances de ses fans et dont la sobriété en privé contrastait avec la flamboyance devant les caméras et qui parlait beaucoup de l'islam, auquel il s'était converti près de 20 ans plus tôt.

Dans l'aréna de Noranda, Ali est monté sur l'estrade sur la musique thème du film Rocky. Mais son discours en a déçu plus d'un. Il a refusé de parler de boxe, s'en tenant plutôt à des considérations sur la religion, la paix dans le monde, le racisme et la non-violence. «Une charge contre la société américaine», résume un dirigeant des Championnats.

Au final, ce qui devait être une activité de financement a enregistré un léger déficit (le cachet d'Ali était de 15 000 $). Mais le bref passage de l'icône a beaucoup fait pour la fierté de la

région et, concluent ceux qui l'ont accueilli, «ça valait le coup». Tout comme, pour Martin Guérin, il valait le coup de témoigner de cet épisode singulier.
1 commentaire