Dans la chambre des dames

«Être primé à Cannes, oui, ça fait plaisir», admet Mathieu Amalric, le réalisateur de Tournée.<br />
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir «Être primé à Cannes, oui, ça fait plaisir», admet Mathieu Amalric, le réalisateur de Tournée.

Avec Tournée — prix de la mise en scène au dernier Festival de Cannes — l'acteur français multiprimé Mathieu Amalric a été reconnu comme cinéaste. Lancé ici vendredi prochain, ce film, qui donne la vedette à des effeuilleuses américaines felliniennes, a fait un malheur dans les salles françaises.

Il a quelque chose d'asymétrique, de fragile, de vulnérable et de fiévreux, une faille qui appelle les rôles d'ombre, entre chien et loup, lesquels lui ont collé à la peau. Mathieu Amalric, acteur, scénariste et cinéaste français, celui à qui tout réussit, n'aime guère parler de réussite, justement. Il vit sa carrière de l'intérieur, avec sa part de doutes, et exècre les flatteurs. Il a la dégaine du poète hirsute, mais n'apprécie pas le mot «poète». «Dites "artiste"», précise-t-il. Les entrevues lui pèsent. On l'a rencontré au Festival du nouveau cinéma.

Par hasard

Dans sa brillante carrière d'acteur, des cinéastes comme Desplechin, Resnais, Schnabel, Spielberg ont su tirer parti de son étincelle de folie sur un plateau. Adversaire de James Bond dans Quantum of Solace, il a déjà reçu trois Césars d'interprétation — pour Comment je me suis disputé... (Ma vie sexuelle) et Rois et reines d'Arnaud Desplechin, et un autre pour son rôle d'encabané du corps dans Le Scaphandre et le Papillon, de Julian Schnabel.

Amalric déclare être devenu acteur par hasard; il préfère tourner ses propres films, quand le temps lui en laisse le temps. Il avait déjà réalisé des courts métrages quand, en 1997, il passa au long avec Mange ta soupe; puis il enchaîna avec Le Stade Wimbledon et La Chose publique. Mais c'est Tournée qui lui vaut la gloire comme cinéaste, grâce à ce prix de la mise en scène remporté à Cannes avec ses effeuilleuses américaines grassouillettes et burlesques.

L'acteur et cinéaste n'espérait pas le pactole avec ce film atypique. Il l'a eu. «Je suis allé de surprise en surprise, dit-il. Être primé à Cannes, oui, ça fait plaisir; puis le film a reçu un accueil extraordinaire du public en France. Sorti en juin, il tient encore l'affiche.»

Amalric avait lu les carnets de Colette, L'Envers du music-hall, écrits après sa séparation d'avec Willy, à l'époque où elle faisait du cabaret au début du siècle et se posait d'hôtel en hôtel pour jouer ses pantomimes un peu sulfureuses. «Je cherchais à traduire son errance, sa liberté, précise Mathieu Amalric, mais il fallait que ce soit contemporain.» Le music-hall français lui semblait vide. Et c'est en découvrant les stars américaines du New Burlesque, spectacle érotique et comique avec des femmes bien en chair, loin des canons de minceur, que le déclic s'est fait. Amalric cherchait quand même une histoire, laissa mijoter les projets, puis vint les rencontrer, les persuada de venir en France, un pays dont elles avaient rêvé dans la vie comme dans le film.

«Longtemps j'ai cherché un acteur pour incarner le producteur qui les accompagne en tournée, évoque Amalric. C'était moi; je l'ignorais, mais tout le monde autour l'avait deviné. Jouer ce rôle m'a permis d'entrer dans la chambre des filles. Avec une vraie complicité. Comment un garçon peut-il résister à cette exultation? Comment ne pas se sentir menacé et devenir très con? Le film fut pour moi la réalisation d'un fantasme.»

Grande idée du cinéaste: orchestrer de vrais spectacles présentés devant de vrais spectateurs au long de la tournée; filmer dans les hôtels où ils couchaient en troupe avant les spectacles, apportant une saveur documentaire à ce périple où Paris devient chimère. «Je sentais leur énergie, mais aussi leur détresse, un poids de solitude dans le corps et le visage. Ce sont elles finalement qui emmènent le producteur en tournée dans un espace d'immensité.»

«J'essaie de moins jouer, poursuit-il. C'est pas tout à fait ma vie.» Mais allez résister à Resnais, à Depleschin, à Marjane Satrapi, qui le veulent dans leurs prochains films. Il a du mal à dire non. Trop sollicité comme acteur, trop doué aussi. Alors, il atterrit dans les films des autres, les amis, les cinéastes qui l'inspirent, les rôles qui le font rigoler, tout en rêvant de se consacrer à la réalisation. «Je suis complice avec les cinéastes de mon parcours. C'est ce supplément que j'apporte.»

Il revendique les chemins du hasard qui l'ont entraîné ici et là comme un saltimbanque. Ce fils de journalistes a, par l'entremise de sa famille, rencontré le cinéaste géorgien Otar Iosseliani, qui lui fit jouer un petit rôle dans Les Favoris de la lune en 1984. Ensuite, se trimballant d'un plateau à l'autre, même sur celui d'Au revoir les enfants de Louis Malle, il fut accessoiriste, assistant-réalisateur, régisseur, selon le cas. Romain Goupil le rembarra comme assistant, mais le fit jouer dans Lettre pour L.

Puis, de fil en aiguille, son rôle de séducteur à côté de ses pompes dans Comment je me suis disputé... (Ma vie sexuelle), d'Arnaud Desplechin, en 1996, le révéla au grand public. Son personnage de violoniste un peu fêlé dans Rois et reines, du même cinéaste, enchanta en 2004. Puis l'incarnation d'un homme prisonnier de son corps inerte dans Le Scaphandre et le Papillon, de Julian Schnabel, allait lui ouvrir les portes des États-Unis.

«Pour mon rôle dans Quantum of Solace, je n'avais pas vraiment de texte, dit-il. C'était pendant la grève des scénaristes. Mais j'ai aimé faire les cascades.» Il a aussi joué dans Munich, de Spielberg, qu'il trouva libre et inventif, avec de gros moyens.

Depuis Tournée, Amalric a fait un autre film. Une commande: s'emparer d'un texte de la Comédie française avec l'obligation de tuer le théâtre, de sortir de la captation. «J'ai choisi L'Illusion comique de Corneille. On a tourné dans l'hôtel en face avec le même texte, les mêmes acteurs, mais en recréant tout le reste.» Le 14 novembre, le film sera projeté dans la salle Richelieu de la Comédie française. Puis Amalric jouera pour Marjane Satrapi (Persépolis) dans Poulet aux prunes. «Une histoire d'amour non vécu, un gros mélo, dans l'Iran des années 50.» Il sera un moustachu malchanceux et désespéré.

Dernièrement, Mathieu Amalric est tombé sur des carnets qu'il écrivait entre 15 et 22 ans. Il a plongé en se disant: «Tiens! Tiens! On ne sait jamais ce qu'on peut trouver comme inspiration là-dedans.» Une idée de film, peut-être...