Poncifs et redites

Plus que jamais, le cinéma de Woody Allen s’offre sous ses atours les plus rassurants, et You Will Meet a Tall Dark Stranger pourrait devenir le symbole de ce qu’il faut bien qualifier de recette.<br />
Photo: Metropole Plus que jamais, le cinéma de Woody Allen s’offre sous ses atours les plus rassurants, et You Will Meet a Tall Dark Stranger pourrait devenir le symbole de ce qu’il faut bien qualifier de recette.

Le narrateur du nouveau film de Woody Allen, You Will Meet a Tall Dark Stranger, voix distante mais attentive, ne craint pas les clichés en citant Shakespeare au beau milieu d'un décor typiquement londonien: «C'est un récit conté par un idiot, plein de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien.»

Toujours drapé dans son étoffe culturelle et jamais en manque de considérations philosophiques, Allen semble faire de cette réflexion un véritable projet narratif, une manière savamment désorganisée de dépeindre un univers guidé par ses pulsions sexuelles, ses ambitions dévorantes et quelques croyances nouvelâgeuses d'une bêtise abyssale. Ce choc des idées et des valeurs va bousculer cette galerie de personnages «alleniens» jusqu'à la moelle, raffinés pour la plupart, tourmentés en grande majorité, agités comme bon nombre de leurs comparses new-yorkais. Car dans une filmographie aussi imposante, les recoupements sont inévitables et, au détour d'une scène à l'opéra, Hannah and Her Sisters nous revient en mémoire, et devant une voyante volubile, on songe aux charlatans qui peuplaient Alice et The Curse of the Jade Scorpion.

Le paysage britannique, théâtre de quelques films récents, dont l'un de ses plus réussis des 20 dernières années (Match Point), et une distribution prestigieuse qui se devait d'inclure Allen dans leur curriculum vitae ne suffisent pas à créer l'illusion du discours renouvelé, encore moins celle du travail sérieux et appliqué. Dans You Will Meet a Tall Dark Stranger, le cinéaste déploie tout de même son art de la petite fresque bourgeoise, allant d'un couple en crise à un autre, lié par le sang ou l'habitude matrimoniale, jouant la carte de la séduction interdite. C'est ainsi qu'un écrivain américain (Josh Brolin) délaissé par le succès, étouffé entre son épouse insatisfaite (Naomi Watts) et sa belle-mère acariâtre (Gemma Jones), craque pour une séduisante voisine qui pourrait jouer dans un film voyeuriste de Hitchcock ou de De Palma. Le mari frustré ne possède pas le courage aveugle de son beau-père (Anthony Hopkins), capable de briser son ménage pour refaire sa vie avec un clone de Mira Sorvino dans Mighty Aphrodite, «actrice» misant davantage sur sa poitrine que sur sa diction.

Plus que jamais, le cinéma de Woody Allen s'offre sous ses atours les plus rassurants, et You Will Meet a Tall Dark Stranger pourrait devenir le symbole de ce qu'il faut bien qualifier de recette. Il utilise encore des ingrédients essentiels, un sens remarquable du dialogue incisif ou spirituel, un pouvoir d'attraction sans pareil auprès des meilleurs acteurs, toutes nationalités confondues, et le regard aiguisé des plus grands directeurs photo, entretenant une collaboration soutenue avec le Hongrois Vilmos Zsigmond.

Moins hilarant que Whatever Works, son film précédent basé sur un scénario qui traînait depuis longtemps dans ses tiroirs, et le moins inspiré de tous les titres de sa période anglaise (on ne retrouve ni le tonus de Scoop ni le cynisme tragique de Cassandra's Dream), You Will Meet a Tall Dark Stranger est conté par un paresseux au talent remarquable, plein de poncifs et de redites, ce qui signifie peut-être qu'Allen aurait intérêt à ralentir la cadence.

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Collaborateur du Devoir

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-V.o.: AMC Forum, Cavendish, Marché Central.
-V.f.: Quartier latin.
-V.o., s.-t.f.: Cinéma du Parc.