Cinéma - La vie rêvée

La comédienne Évelyne Rompré confère ancrage et substance à ce rôle difficile d’une femme anéantie qui décide de se rebâtir. <br />
Photo: Funfilm La comédienne Évelyne Rompré confère ancrage et substance à ce rôle difficile d’une femme anéantie qui décide de se rebâtir.

L'écran est encore noir que, déjà, une voix hors champ se manifeste, entre poésie et journal intime. Une image se précise, fixe; un beau visage doux, celui d'une jeune femme. Un lent zoom arrière conjugué à une luminosité croissante nous révèle une expression ambiguë. Puis le plan s'anime, et les traits délicats se font suppliants, annonçant l'horreur ordinaire sur le point de survenir.

La séquence d'ouverture de 2 fois une femme, le plus récent opus du cinéaste québécois François Delisle (Le bonheur c'est une chanson triste, Toi), à l'inverse de celle du formidable À l'origine d'un cri, choisit de montrer l'insoutenable plutôt que de le suggérer. Dans ce contexte-ci, il s'agit d'une décision éclairée. De fait, l'impact émotionnel est si puissant que, par la suite, et pour le reste du film, un lien viscéral unira le spectateur à l'héroïne qu'il a vue anéantie puis décidée à se rebâtir.

Portrait de femme tout de silences et d'ellipses, 2 fois une femme évoque dans un premier temps le cinéma d'Anne-Claire Poirier, mais s'en distancie rapidement quand Catherine, la femme du début, prend la route avec son fils vers une destination inconnue, dans le Nord, sous les bons soins (ou la férule?) d'un mystérieux organisme d'aide. Cet élément, tout comme la passivité de l'adolescent, apparaît initialement peu plausible, mais il appert assez vite que l'auteur n'entend pas emprunter les voies narratives habituelles.

Dès lors que mère et enfant ont quitté le foyer, l'antre de la bête (terrifiant Marc Béland), François Delisle s'applique en effet à forger un climat particulier, à la lisière de l'onirisme, qui se nourrit entre autres d'une direction d'acteur décalée. Pour cela et aussi pour une forme au naturalisme soigné, on pensera peut-être à La Donation, de Bernard Émond. Comme filtrée à travers une chape de plomb, la lumière grise, parfois blafarde, distille pour sa part tout du long une inquiétante impression qu'en dépit de la distance, le cauchemar peut resurgir à tout moment.

Produit avec moins d'un demi-million de dollars sans que la qualité visuelle s'en ressente d'un iota, 2 fois une femme confirme la maîtrise technique de François Delisle. Cela étant, et bien que l'on comprenne que l'écriture se place volontairement en porte à faux par rapport à une réalité dépeinte sans fard, les envolées poétiques de la narration tendent à alourdir le récit plutôt qu'à l'élever. Sous le poids des images «dites», celles que l'on montre sont un peu oubliées.

Ces paroles tour à tour lyriques et impressionnistes sont livrées par Évelyne Rompré. Vue et appréciée à la télévision et au théâtre depuis quelques années déjà — elle incarnait récemment Anaïs Nin dans la reprise d'Opium 37 —, la comédienne s'abandonne corps et bien. Elle confère ancrage et substance à un rôle difficile tout en tenant cette indispensable note d'hébétude, en filigrane, qui suggère qu'on évolue du côté du rêve éveillé, par-delà le miroir.

2 fois une femme est d'ailleurs à prendre comme tel, à défaut de quoi la perplexité, voire l'agacement, sera au rendez-vous jusqu'à la fin. Si vous avez apprécié le précédent long métrage de l'auteur, Toi, avec le personnage d'Anne-Marie Cadieux lancé sur la trajectoire inverse de celui d'Évelyne Rompré, vous vous retrouverez en terrain de connaissance. Qui s'intéresse à la démarche de Denis Côté devrait également se laisser tenter. Bref, de belles qualités, quelques bémols, mais une vraie signature.

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Collaborateur du Devoir
1 commentaire
  • Corbeil - Inscrit 26 octobre 2010 18 h 49

    Des références, en voulez-vous, en v'là!

    Que vient faire la référence à Denis Côté dans votre critique du film de François Delisle? Franchement, je ne comprends pas...
    François Delisle signe des longs-métrages depuis deux fois plus longtemps que Denis Côté. Ses préoccupations et son univers n'ont rien à voir avec ceux de Denis Côté. Et ses oeuvres ont une facture bien personnelle, très distincte de celles de Denis Côté.
    Alors, pourquoi évoquer la démarche du premier en parlant du film du second? Serait-ce dans l'espoir maladroit d'attirer le public (pourtant inexistant) de Denis Côté au nouveau film de François Delisle? Ou pour essayer de nous faire comprendre que le film du second est aussi aride que ceux du premier? À moins que ce ne soit tout simplement parce qu'une critique en manque de référence (comme la critique québécoise semble malheureusement l'être) ne peut désormais plus parler du cinéma indépendant sans évoquer, pour un oui ou pour un non, le cinéaste chouchou qu'elle met constamment de l'avant... quitte à obscurcir ou relativiser le travail des autres?
    Poser la question, c'est y répondre.