Denis Côté en bordure du monde

Denis Côté : «Je suis curieux de connaître le box-office de Curling.»<br />
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Denis Côté : «Je suis curieux de connaître le box-office de Curling.»

Son film Curling assure la clôture du 39e Festival du nouveau cinéma aujourd'hui, avant de prendre l'affiche en salles le 12 novembre. Avec en vedette Emmanuel Bilodeau et sa fille Philomène, à travers un huis clos d'enfermement père-fille, le Montréalais Denis Côté signe ici l'œuvre la plus susceptible d'élargir son audience.

Dans son univers filmique d'adversité et de solitude, des marginaux hantent des lieux frontaliers battus par les vents. La violence, la vengeance, la différence hurlent à la lune et empruntent des voies d'angoisse. Des trisomiques sont armés, des cadavres s'empilent en plein «quelque part» perdu, des criminels fuient leur passé, les scénarios bifurquent, et des énigmes demeurent en suspens.

Les cinéphiles pur beurre suivent le parcours de Denis Côté, les festivals étrangers lui font la fête. Les Cahiers du cinéma l'ont adopté d'emblée comme un des leurs. Toujours par monts et par vaux sur la planète festivalière, à défendre ses films bec et ongles. Et Dieu sait à quel point il dut fréquemment au fil des ans affronter des spectateurs agressifs qui ne comprenaient que dalle à ses propositions insolites. Ça ébranle son homme, fut-il tatoué.

Souvent primé à Locarno, Curling entre autres y a récolté le Léopard d'argent et l'acteur Emmanuel Bilodeau, le prix d'interprétation masculine. Son Carcasses était à Cannes en 2009. Il tourne à petit ou micro budget. Un premier long métrage, lancinant road-movie, Les États nordiques en 2005, avait été bricolé avec 60 000 $ et advienne que pourra! Locarno lui octroya le Léopard d'or vidéo. Il était en selle.

Denis Côté possède un nom chez les indépendants. N'empêche! À peu près inconnu du grand public, chez lui comme ailleurs. Même une oeuvre comme Elle veut le chaos, en 2008, à son avis plus accessible que ses précédents États nordiques ou Nos vies privées, constitua un échec commercial sur nos écrans. Idem pour le radical Carcasses.

Élargir son auditoire

Le cinéaste en a marre de justifier ses films et d'intéresser la frange pointue des auditoires. Mais pour la première fois, il respire calmement. Car Curling est certainement son oeuvre la plus susceptible d'élargir son public. «Iront-ils? N'iront-ils pas? Je suis curieux de connaître le box-office de Curling d'un point de vue sociologique, dit-il. 30 000 $ de recettes au guichet seraient pour moi un succès.»

Ce film, dans un village perdu, montre un père qui a toujours gardé sa fille à la maison (Emmanuel Bilodeau et sa vraie fille Philomène) en lui faisant lui-même l'école. Et à travers des situations insolites, parfois réelles, parfois fantasmées, dont un tigre et des cadavres humains qui éveillent la jeune fille à son monde intérieur, leurs rapports se modifient. «Je n'ai pas voulu faire un film de looser, précise le cinéaste. Je disais à Emmanuel: "Tiens-toi droit! Avec une prestance." Mes héros ne sont jamais de vrais freaks. Ils habitent leur marge, possèdent leur logique propre, mais l'autoroute est à côté.»

Son vraisemblable habite dans la mécanique des personnages, l'invraisemblable, les comportements sociaux qui gravitent autour. Il n'aime pas le cinéma fantastique, plutôt celui du bizarre moins codifié.

Denis Côté cherchait une jeune enfant, mais en rencontrant Philomène Bilodeau, 12 ans, il adapta le scénario pour une préado et trouva cet âge plus troublant, entre deux eaux.

Il n'aime pas le gaspillage au cinéma, et parvient même à tourner (rare phénomène) en dessous de ses budgets. «Mes 15 courts métrages et mes 5 longs furent réalisés avec 2,3 M$», dit-il. Pas «chérant», Denis Côté.

Avec Curling pour la première fois, il put filmer en 35 mm. «J'étais comme un enfant devant un nouveau jouet. C'est plus lourd, mais il y a quelque chose de romantique dans les étapes de postproduction, le côté vintage, des changements à l'image d'ordre chimique plutôt que numérique. Plus envie de tourner en vidéo.» Il eut l'impression de s'arrimer aux courants classiques du septième art et comme Curling constitue à ses yeux un hommage au cinéma québécois des années 70 et 80 (les premiers Forcier, entre autres), le format s'imposait.

Le lot des classiques du cinéma


Tout avait pourtant commencé pour lui à Longueuil avec des vidéos. «Quand j'avais 13 ans, la VHS est arrivée sur le marché. On est toute une génération à avoir découvert le cinéma en banlieue, au petit écran et seuls, avec des films de Dario Argento [meurtres, mystères, horreur]. Ça se voit dans nos films. Mais un jour, mon copain Steve Asselin [devenu directeur photo] est arrivé avec L'Important c'est d'aimer de Zulawski et Teorema de Pasolini. Nos vies en furent transformées.»

Suivit le lot des classiques du cinéma à avaler gloutonnement, la fréquentation de la Cinémathèque. C'est à 19 ans qu'il devint critique dans une radio communautaire. Mais entre 1999 et 2005, Denis Côté s'est surtout imposé comme critique cinématographique à l'hebdo Ici. «Ça m'a aidé à connaître les rouages du milieu.»

Denis Côté a déposé un nouveau projet devant la SODEC: une coproduction avec la France mettant en scène Pierrette Robitaille, Marc-André Grondin et la Française Valérie Donzelli; huis clos encore, dans une cabane en forêt, pour deux femmes sortant de prison. «Ces anciennes codétenues recréeront les conditions de leur milieu carcéral.»

Il ne s'en cache pas: il aimerait travailler en France, nombril de la cinéphilie mondiale, où il a plus de chances de percer qu'au Québec. Mais Curling demeure en quête d'un distributeur là-bas. Le film est présélectionné par ailleurs au Festival de Sundance. Aux États-Unis également, il cherche à se poser dans un réseau de salles parallèles. Pas facile. Le cinéaste fait son chemin quand même avec une signature unique, oblique. Un jour viendra...
2 commentaires
  • Nathalie Gressin - Inscrite 25 octobre 2010 17 h 29

    Doit-on crier au génie lorsqu'on n'y comprend rien...?

    Dommage que le film Curling, de Denis Coté clôturant le très bon Festival du Nouveau Cinéma, ait été aussi décevant, pour ne pas dire nul... On y représente un père et sa fille à moitié handicapés mentaux et des personnages (issus d'un Québec profond) populaires débiles sans aucune moralité. Quant à l'histoire, il n'y en a pas vraiment. Pourquoi donc représenter les Québécois comme des demeurés incultes?! Je félicite quand même l'acteur Emmanuel Bilodeau qui joue très bien ce rôle d'attardé, car avec un scénario aussi mince et des dialogues aussi peu intelligents, c'est tout un exploit! De même pour la direction photo qui nous offre de bons plans, notamment ceux de routes enneigées.

  • tranquillementpasvite - Inscrit 26 octobre 2010 18 h 41

    C'est bien beau se réclamer de Forcier...

    ... mais encore faut-il être capable de faire (ou même, tout simplement, de s'intéresser à) ce qui fait la force de son cinéma: l'histoire et les personnages.
    Or, quand on passe son temps, comme Côté, à dire qu'on délaisse délibérément l'histoire pour privilégier la forme, et qu'en plus on est incapable de créer des personnages dignes de ce nom ou de les filmer sans faire ressentir le mépris qu'on a visiblement pour eux, eh bien, on est mal parti...
    C'est bien beau, les postures esthétiques, les références chics-chocs et les beauty shots de l'hiver québécois, mais ça ne remplacera jamais une histoire et des personnages.