De Niro à hauteur d'homme

Robert De Niro et Edward Norton dans Stone, de John Curran <br />
Photo: Source Alliance Robert De Niro et Edward Norton dans Stone, de John Curran

Le couple est au centre de l'œuvre de l'Américain John Curran. Ce qui ne veut pas dire que Praise, We Don't Live Here Anymore et The Painted Veil sont des odes au bonheur conjugal. Ce sont plutôt des duels complexes, inégalement construits, sur le pouvoir et la trahison. Stone, le quatrième long métrage de Curran, et sans doute son plus accessible à ce jour, ne fait pas exception à la règle.

Sa géométrie, familière, présente deux couples. Il y a d'une part Jack Mabry (Robert De Niro), officier pénitentiaire du Michigan à quelques mois de la retraite, mari vaguement abuseur anesthésié par la routine, et son épouse Madylyn (Frances Conroy), malheureuse comme les pierres, restée avec son mari sur la foi d'un violent chantage. D'autre part, on retrouve Gerald Creeson, dit Stone (Edward Norton), derrière les barreaux depuis huit ans pour complicité de meurtre, et sa belle épouse Lucetta (Milla Jovovich), qui attend avec impatience sa remise en liberté.

À grand renfort de champs-contrechamps dans le vase clos du bureau de Mabry, Curran focalise son attention sur les deux hommes, coqs à couteaux tirés, qui chacun à sa façon prévoit sortir de prison bientôt. Le détenu recommencera à vivre. L'officier commencera à mourir. Les épouses ont un rôle plus subtil. Celle de Mabry semble attendre qu'on déverrouille sa cage. Sur la recommandation de son mari, celle de Stone se charge de séduire Mabry afin de rééquilibrer le jeu de pouvoir entre les deux hommes. La rencontre de Stone avec la foi chrétienne remet leur plan en question, envoyant le scénario verbeux valser sur la glace mince.

Il faut reconnaître à Curran le courage de présenter des personnages complexes, sans chercher à travers eux à gagner la sympathie des spectateurs. Taillés dans le réel, ils sont de ceux qu'on croise sans les voir dans la rue ou au supermarché. D'avoir ramené Robert De Niro à cette hauteur relève de l'exploit. L'acteur de Taxi Driver habite ici la carcasse d'un homme vidé et brisé par lui-même, si ennuyeux que même les fantômes du passé s'en sont désintéressés. À l'inverse, Norton — l'acteur américain le plus doué de sa génération — se donne habilement en spectacle dans un rôle beaucoup plus extraverti, qui vire capot à mi-parcours. Milla Jovovich épate dans un rôle très ambigu, trop peut-être, tandis que Frances Conroy, pôle émotif du film, lui donne une âme. Et nous donne à nous, spectateurs, une bouée à laquelle nous accrocher avant que Stone ne nous entraîne vers le fond.

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Collaborateur du Devoir