Trouver son âme

Gérard Depardieu en gros Serge Pilardos, colosse simplet, découpeur de viande aux abattoirs et heureux de l’être, qui se voit brutalement acculé à la retraite.<br />
Photo: Source Funfilm Gérard Depardieu en gros Serge Pilardos, colosse simplet, découpeur de viande aux abattoirs et heureux de l’être, qui se voit brutalement acculé à la retraite.

Réputés en France comme créateurs de Groland — un univers fictif dans lequel la satire est reine au petit et au grand écran —, mais aussi pour avoir réalisé à quatre mains des films originaux comme Louise Michel, Benoît Delépine et Gustave Kervern ont l'immense mérite de sortir des sentiers balisés où s'enlise trop souvent le cinéma hexagonal. Mammuth s'offre des airs de Borat pour la truculence, l'audace, du Wrestler d'Aronofsky, et un peu du Fils des frères Dardenne pour cette façon de filmer un homme au corps et à la nuque, en plans rapprochés. Ajoutez une poésie surréaliste à la Jeunet avec des jeux de caméras insolites dans des lieux et des postures de grotesque élevé au niveau des beaux-arts. Ici, un Gérard Depardieu renouvelé, épatant, généreux, puissant, dont les chairs éléphantesques s'offrent en pâture dans le plus total abandon, les cheveux en tignasse de rasta, est le clou d'une œuvre aussi drôle que décapante. Les cinéastes ont filmé Mammuth en Super 8 mm, inversant l'image de noir et blanc à la couleur, mais aussi en unissant tendresse et folie.

Depardieu en gros Serge Pilardos, colosse simplet, découpeur de viande aux abattoirs et heureux de l'être, se voit brutalement acculé à la retraite et se cogne la tête sur les murs de l'ennui, dans les jambes de sa femme (incarnée avec force par Yolande Moreau, avec qui il forme un couple pantagruélien). C'est parti, car notre homme, sur une vieille moto, histoire de retrouver des papiers pour sa retraite, parcourt la France dans un road-movie déjanté, qui lui fera croiser des personnages sans queue ni tête.

Charge contre l'univers du travail qui bouffe et rejette les gens, mariage d'un monde d'hier avec les nouvelles technologies, à travers un jeu de téléphones cellulaires très amusant, mais aussi le dédale internaute qui remplace le contact humain dans sa quête de papiers, Mammuth devient vite une classique quête initiatique, où le héros cherche et trouve son âme.

D'Isabelle Adjani, étonnante, eh oui, en fantôme d'un amour passé qui hante le héros, à Benoît Poelvoorde en hystérique chercheur d'argent et de bijoux perdus sur les plages, en passant par Anna Mouglalis en handicapée lubrique et voleuse (un passage aux toilettes est tordant), le parcours est l'occasion de scènes ahurissantes où le corps de Depardieu, énorme, devient le symbole d'une innocence ubuesque et touchante.

La relation avec sa nièce (délicieuse Miss Ming), dans une maison entourée d'oeu-vres naïves et de nains de jardin, sera le point d'orgue d'une cavale où il trouve l'amour «nouvel âge». Une scène où Miss Ming, en entrevue d'emploi, tient candidement des propos ahurissants en dehors de toute rectitude politique est désopilante. Le gros Serge dans sa rivière aussi. Mammuth n'est pas parfait, avec des segments moins forts dans la quête de papiers du personnage et des liaisons parfois mal ficelées; le film apparaît avant tout comme une pierre brute, un morceau de vitalité, de surréalisme et d'humanité qui réjouit le coeur.