Trois temps après la mort

Le tsunami de 2006 sert de toile de fond au plus récent film de Clint Eastwood<br />
Photo: Source Warner Le tsunami de 2006 sert de toile de fond au plus récent film de Clint Eastwood

Hereafter est l'occasion pour deux hommes, le scénariste Peter Morgan et le réalisateur Clint Eastwood, de sortir de leur zone de confort. Si le résultat n'est pas exceptionnel, le courage et l'abandon dont ils ont fait preuve forcent l'admiration.

Peter Morgan d'abord. Spécialiste des joutes oratoires dans les hautes sphères de l'Angleterre contemporaine (The Queen, Frost/Nixon), il signe ici un suspense en sourdine, vaporeux et tissé de silences, alourdi il est vrai par quelques naïvetés et maladresses.

Clint Eastwood ensuite. Dur à cuire à l'image (de Dirty Harry à Gran Torino), il touche pour la première fois à un sujet ésotérique, une sorte de «trois temps après la mort» révélant au passage un profond esprit romantique qu'il s'était interdit de montrer depuis Bridges of Madison County (soit dit en passant, il renoue ici avec la productrice de ce film, Kathleen Kennedy).

Hereafter suit la trajectoire convergente et aimantée de trois individus, en trois lieux distincts: un médium de San Francisco (Matt Damon, solide et retenu) déterminé à ne plus exploiter son don lui permettant de communiquer avec les morts; une journaliste parisienne (Cécile de France, convaincante) qui, en survivant à l'épreuve du tsunami de 2006, a rapporté le souvenir net de l'au-delà où elle a séjourné quelques minutes; enfin, un enfant londonien (épatant Frankie McLaren) désireux d'entrer en contact avec son jumeau mort dans un accident.

Il eût été facile, avec pareil sujet, de sombrer dans l'ésotérisme militant. Ou le catholicisme sournois. Morgan et Eastwood évitent habilement ces écueils. Leur vague à l'âme s'ancre dans un récit lent et impressionniste, qui doute de lui-même au même titre que ses personnages, forcés de vivre avec une vérité dérangeante. Le ton solennel privilégié par Eastwood ne suffit pas toujours à faire accepter quelques hasards un peu forcés, des personnages périphériques grossis à la loupe (Marthe Keller, Jay Mohr, Thierry Neuvic) et un climax quasi farfelu. Mais la sincérité désarmante, l'absence complète de cynisme, ainsi que l'approche antisensationnelle du sujet gardent Hereafter debout.

Eastwood en signe lui-même la musique, discrète et presque oubliable, mise à contribution avec modestie et mesure. On retient surtout, par la force de la comparaison, le Concerto n° 2 pour piano de Rachmaninov, morceau célèbre fondé sur les étapes d'une crise intérieure, employé ici (dans une interprétation dépouillée pour orchestre de chambre) comme leitmotiv dans l'histoire du petit garçon. Par sa pureté, ainsi que par l'interprétation très touchante du petit Frankie McLaren, ce volet de la sonate reste le plus sensible et le plus vrai du film.

***

Collaborateur du Devoir