En noir et burlesque

Drôle d'oiseau que ce A Woman, a Gun and a Noodleshop. Variation, relecture, transposition (alouette!) de Blood Simple, premier opus bien noir et bien glauque des frères Coen, ce remake chinois haut en couleurs étonne. Le fait que nul autre que Zhang Yimou, auteur de Vivre! et Épouses et concubines, s'est fendu d'un tel exercice a de quoi aiguiser la curiosité.

Campé dans la Chine ancienne au milieu d'un désert montagneux, plutôt que dans un bled du Texas, le scénario conserve les grandes lignes de l'intrigue originale, adaptées sans être dénaturées. Dans une auberge isolée, une épouse abusée se console comme elle le peut dans les bras d'un assistant cuisinier poltron. Prévenu de l'infidélité de sa femme par un policier corrompu, le riche propriétaire de l'établissement, plutôt que de tirer sur le messager, propose à ce dernier de le débarrasser des amants moyennant rétribution. S'ensuit une série d'imbroglios macabres où le burlesque côtoie le suspense en un mélange détonnant.

C'est d'ailleurs sur ce tableau que Zhang Yimou risque de s'aliéner une partie de son public. En soi, la démarche humoristique privilégiée est tout à fait valable, mais encore faut-il que les gags fassent rire. À ce chapitre, l'ajout des personnages de la serveuse et du cuistot benêts s'avère particulièrement stérile. Le cinéaste aurait gagné à étudier un peu le classique L'Auberge rouge, de Claude Autant-Lara, qui, en alliant l'auberge de montagne, justement, les pitreries et les meurtres, accoucha jadis d'un classique. Ici, l'équilibre entre la tension et la drôlerie n'est jamais atteint.

Qu'à cela ne tienne, les carences narratives et les problèmes de ton de A Woman, a Gun and a Noodleshop se voient (presque) compensés par la mise en scène flamboyante de Zhang Yimou. En effet, ceux qui s'attendaient à ce qu'il mette au rancart sa superbe visuelle, le temps d'un film noir bien sec, devront reconsidérer leurs a priori. Car s'il consent à s'éloigner des fresques grandioses (Héros) et grandiloquentes (La Malédiction des fleurs dorées) qui ont caractérisé la seconde période de son oeuvre, force est de constater que l'auteur affiche toujours une prédilection pour l'opulence formelle. Palette chatoyante, mouvements d'appareil gracieux et cadrages soignés attestent une mise en scène extrêmement fignolée.

Au diapason d'un ensemble singulier, la distribution y va d'un jeu volontairement caricatural qui, à l'instar du ton, aurait gagné à être un peu mieux modulé. Parce que plus nuancée que ses partenaires, la comédienne Yan Ni, dans le rôle de l'épouse, apparaît en porte-à-faux par rapport à ceux-ci; triste paradoxe. D'abord une expérience plastique, donc, A Woman, a Gun and a Noodleshop constitue une curiosité cinéphile dotée d'images magnifiques.

***

Collaborateur du Devoir