La mort en direct ?

Le Jeu de la mort prophétise-t-il la prochaine étape en matière de divertissement télévisuel? <br />
Photo: Source Métropole Films Le Jeu de la mort prophétise-t-il la prochaine étape en matière de divertissement télévisuel?

Comment le peuple allemand a-t-il pu se rallier derrière Hitler et le suivre dans son délire meurtrier? Au début des années 1960, Stanley Milgram, affilié à l'Université Yale, entama la mise au point d'un protocole de recherche. En 1963, l'expérience de Milgram révéla que, soumis à l'autorité, les hommes retenus dans l'échantillonnage se révélaient capables d'administrer des décharges électriques de plus en plus élevées à un vis-à-vis donnant les mauvaises réponses à un questionnaire. Quelque 61 % se rendirent jusqu'à la décharge dite «dangereuse», en ignorant bien sûr que le tout était simulé et que la personne interrogée était un acteur.

Cinquante ans plus tard, la chaîne France télévision, de concert avec une équipe de scientifiques et de documentaristes, a à son tour tenté l'expérience dans le but de déterminer si la télévision pouvait exercer la même emprise sur l'individu. Quatre-vingts personnes, cette fois des hommes et des femmes, ont ainsi été sélectionnées en croyant participer à l'élaboration d'un nouveau jeu télévisé: La Zone extrême. Le laboratoire s'est donc mué en un studio d'enregistrement et les murs aveugles d'antan ont cédé la place à un public chauffé par un animateur de foule.

Le fond est resté le même, à savoir que le cobaye qui ignore l'être doit infliger des décharges d'intensité croissante en cas d'erreur. Et l'autre concurrent, un comédien, de crier de plus en plus fort, de supplier, puis de se taire. Lourd silence, l'horreur suprême en télévision. Le documentaire capté en cette occasion, Le Jeu de la mort, rend compte de la facilité avec laquelle le déni s'installe et l'aisance avec laquelle l'être humain parvient à rejeter sur autrui la responsabilité de ses gestes.

Sur le plan technique, Le Jeu de la mort manque de tonus et la réalisation cherche parfois ses repères entre captation, têtes parlantes et images d'archives. Une fois l'expérience complétée, le documentaire devient extrêmement explicatif, avec le commentaire de l'acteur Philippe Torreton qui annonce, décrit puis résume l'image. Or, montée de manière efficace et révélatrice, celle-ci se suffit souvent à elle-même, surtout lorsqu'elle jumelée au thème emblématique de A Clockwork Orange, composé par Wendy Carlos.

L'ensemble, toutefois, demeure intelligent et rigoureux, quoique tristement prévisible dans son constat navrant. À cet égard, le découragement exprimé par le directeur de recherche apparaît un brin naïf malgré son évidente sincérité. Lucidité ou pessimisme: au spectateur de trancher.

Le Jeu de la mort prophétise-t-il la prochaine étape du divertissement télévisuel? Qu'on le veuille ou non, certains producteurs ont certainement déjà fantasmé sur un concept «acceptable». La Mort en direct, de Bertrand Tavernier, c'était il y a 30 ans. Depuis, il est possible de voir des types s'enfoncer des pétards dans le derrière (Jackass) ou se soumettre à diverses tortures pour une poignée de dollars, comme le montre un extrait de jeu télé nippon.

Et on aurait des scrupules à mettre en scène l'exécution d'un meurtrier? À faire con-courir une personne en phase terminale qui chercherait à assurer des lendemains plus confortables à ses proches? Espérons ne jamais en arriver là. Mais persister à croire que la tentation n'existe pas ou que la chose est en soi impossible reviendrait à se retrancher derrière le même aveuglement volontaire que celui manifesté par les concurrents de La Zone extrême. Soudain, les éléments d'anticipation satirique de Network semblent presque désuets...

***

Collaborateur du Devoir
1 commentaire
  • Robert Boucher - Abonné 25 septembre 2010 12 h 06

    Pour ceux et celles intéressés à poursuivre la réflexion sur les effets...

    ...de cette utilisation particulière de la télé réalité, voir le numéro de mars 2010 de Philosophie Magasine(.com):une analyse''philosophique'' sur le thème:
    ''La télé nous rend-elle mauvais''?
    Robert Boucher