Créer son propre enfer

Ils auraient dû garder le suspense plus longtemps. Au Festival de Toronto, à la première séance d'I'm Still Here, le doute planait encore et le film troublait d'autant plus. Maintenant, tout le monde le sait: l'acteur cinéaste Casey Affleck a dévoilé le pot aux roses à la presse. Joaquin Phoenix s'est même excusé chez David Letterman de lui avoir accordé un an et demi plutôt une entrevue bidon où il avait l'air d'un déterré abruti, à la mémoire qui flanche et à la barbe en friche.

Un canular donc, ce faux documentaire sur la déchéance de l'acteur Joaquin Phoenix, mais un canular démarré en octobre 2008, après la sortie du film de James Gray Two Lovers. L'interprète de Johnny Cash pour Walk the Line annonçait sa retraite d'acteur et une nouvelle carrière de rappeur qui ne décolla jamais. Par la suite, sa dérive faisait peine à voir.

Casey Affleck, ami et beau-frère de Phoenix, initia avec lui ce documentaire I'm Still Here, incorporant des moments réels de télé, dont la mémorable interview de Letterman, l'annonce de sa retraite, à de fausses incursion privées, au cours desquelles Affleck et Phoenix se tapent des prostituées et se dopent à qui mieux mieux. Scatologie, alcoolisme, ignominies diverses d'un Phoenix abject, concert rap où il se battit avec un de ses spectateurs et fut chassé de son propre spectacle, etc.

Le résultat à la fois narcissique et pathétique, d'une facture volontairement amateur, mal foutu pour paraître réel. Tout entortillé, avec un dénouement d'une tristesse infinie quand Phoenix, gros, hirsute, hagard, marche dans sa rivière. On en sort quand même désolé pour lui, oubliant la performance, dupé malgré nous.

Tout cela compose tout de même un pamphlet contre les dérives de la célébrité et la folie médiatique qui crée et défait des carrières. Pour cette raison, le faux documentaire précédé d'une mise en scène de deux ans d'existence vaut le détour, encore que Phoenix, malgré cette prestation d'un naturalisme criant, sort écorché d'un exercice sinistre.

Des poursuites annulées — vraies? fausses? — de la directrice photo et de la productrice qui accusaient Casey Affleck de harcèlement sexuel au cours du tournage donnent au film son aura sulfureuse, comme si cinéaste et son modèle s'étaient vraiment laissés prendre au jeu d'une descente aux enfers nourrie de leur propre vie.

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