Claude Chabrol, 1930-2010 - Cinéaste du versant sombre de l'âme humaine

Le cinéaste Claude Chabrol, décédé hier à 80 ans<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Frank Perry Le cinéaste Claude Chabrol, décédé hier à 80 ans

Claude Chabrol n'est plus. Cette nouvelle-là, personne ne l'attendait. Le coeur a lâché, tout bêtement. L'oeil goguenard malgré ses 80 ans, Claude Chabrol dégageait une telle bonhomie, un tel allant dans la fréquence de ses tournages que le poids des années ne semblait guère l'inquiéter. Le cinéphile, de son côté, continuait de voir en lui le joyeux anthropologue des travers de la bourgeoisie. Laquelle pourra enfin dormir sur ses deux oreilles, pour notre plus grand chagrin.

Longue feuille de route que celle de Claude Chabrol. Né à Paris en 1930 au sein d'une famille de pharmaciens, il étudia dans ce domaine, puis en lettres. Débuta alors une période charnière où, en compagnie de Jacques Rivette et François Truffaut, il oeuvra en tant que critique à la revue Les Cahiers du cinéma, dont il contribuera à faire rayonner l'influence.

En 1957, il publia avec Éric Rohmer un important ouvrage consacré à Alfred Hitchcock (à qui on s'entêta longtemps à le comparer) dont les deux critiques défendaient alors farouchement le statut d'auteur. L'année suivante, Claude Chabrol s'essaya à la réalisation et proposa Le Beau Serge, qui, à ce jour, suscite encore le débat quant à sa qualité — âprement contestée — de première oeuvre de la Nouvelle Vague. Ironiquement, Chabrol se distancia assez tôt du mouvement lancé avec Jean-Luc Godard et les confrères des Cahiers.

Très sobres visuellement et empruntant volontiers au néoréalisme italien, ses films initiaux mettent davantage l'accent sur le verbe que sur la technique qui, sans en avoir l'air, s'affine d'un projet à l'autre. Avec Le Beau Serge, Les Godelureaux, À double tour et Les Bonnes Femmes, Chabrol permit à Bernadette Lafont de s'imposer en tant qu'actrice. Par amitié, elle participera à certains projets ultérieurs.

Rencontrée dès la fin des années 1950, Stéphane Audran apparut brièvement dans Les Cousins avant que, rapidement, ses rôles gagnassent en importance sur fond de grande histoire d'amour. Longue et fructueuse, leur collaboration forme l'âge d'or du cinéma de Claude Chabrol dont L'oeil du malin, dès 1962, jeta les bases. À cette époque remonte ce qu'aujourd'hui encore on peut désigner par thèmes ou motifs «chabroliens» en étant assuré d'être immédiatement compris.

Les productions s'enchaînèrent, dont certains films «mode» peu mémorables (Marie-Chantal contre le docteur Kha, Le Tigre se parfume à la dynamite), tandis que la langue de l'auteur s'affûtait. Après l'insolite et envoûtant Les Biches, La Femme infidèle marqua en 1969 un important tournant et le début d'une splendide série de drames de moeurs très sombres et très inspirés sur le plan de l'écriture: Le Boucher, Que la bête meure, La Rupture, Juste avant la nuit et Les Noces rouges dénoncent l'hypocrisie humaine autant qu'ils s'en amusent. Parcours sans faute dont les échos se répercutent jusque dans La Cérémonie, Au coeur du mensonge et La Fille coupée en deux, perles noires tardives polies avec la même causticité, le même sens aiguisé du malsain sous couvert d'innocence.

Cette fausse candeur, peu d'actrices parvinrent à l'incarner avec autant d'aisance qu'Isabelle Huppert dans Violette Nozière. En empoisonneuse parricide, elle fit sensation. Notons qu'avec une prescience délicieuse, Chabrol opposa en cette occasion ses deux muses passées, Bernadette Lafont et Stéphane Audran, à la jeune rousse en une passation symbolique du flambeau. Actrice fidèle à ses metteurs en scène, Huppert tint par la suite la vedette du bouleversant Une affaire de femmes, du malaimé Madame Bovary, de Rien ne va plus, de Merci pour le chocolat et de L'Ivresse du pouvoir, leur ultime collaboration. La Cérémonie s'avéra l'un des points d'orgue de leurs carrières respectives.

Un cinéaste gourmand

D'une gourmandise légendaire, Chabrol se plaisait à insérer dans ses intrigues des scènes de repas en famille où la vraie nature de chacun affleurait la surface pour qui savait se montrer attentif. Devenu fameux, le procédé fut affectueusement désigné sous le nom de «ciné-gastronomie».

Affichant une préférence pour les sujets originaux, souvent coscénarisés avec sa complice Odile Barski, Chabrol se laissa toutefois tenter par quelques adaptations d'auteurs partageant son goût pour l'exploration du versant lugubre de l'âme humaine. Patricia Highsmith et Ruth Rendell se révélèrent en cela des choix logiques. Tout comme celui de Georges Simenon, dont le cinéaste tira deux magnifiques adaptations: Les Fantômes du chapelier et Betty, avec les regrettés Michel Serrault et Marie Trintignant. Basé non pas sur un roman, mais sur un scénario maudit d'Henri-Georges Clouzot, L'Enfer, réalisé en 1994, s'inscrit également dans ce sillon en plus de convoquer le souvenir de la période Stéphane Audran. Surtout, ce projet revêtit une grande valeur sentimentale pour le metteur en scène.

Claude Chabrol fut avant tout un cinéaste de substance, même en mode léger. Son diptyque Poulet au vinaigre et Inspecteur Lavardin en constitue le meilleur exemple. Dans ces films de genre, des drames policiers extrêmement classiques, l'auteur aligne une galerie de monstres provinciaux qu'il passe méthodiquement au scalpel avec le même délice que dans ses crus plus ouvertement personnels.

Ne démontrant guère d'intérêt pour les prouesses techniques et les fioritures visuelles, il privilégia des mises en scène discrètement élégantes qui n'en sont pas moins empreintes d'une certaine sophistication, d'une fluidité insidieuse caractérisée par des plans longs et par un recours à des partitions classiques composées par son fils aîné, Mathieu. Thomas, le cadet, apparut pour sa part aux génériques de nombreux films de son père. L'épouse du cinéaste, Aurore Chabrol, ainsi que la fille de celle-ci, Cécile Maistre, agirent en qualité de scripte et d'assistante à la mise en scène, respectivement.

C'est toute la famille du cinéma qui est endeuillée par la perte de ce géant.

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Collaborateur du Devoir
1 commentaire
  • ysengrimus - Inscrit 13 septembre 2010 06 h 59

    Bravo, bis.

    Souvenons-nous quand l’inspecteur Lavardin (Jean Poiret) se faisait servir des oeufs et se mettait à aboyer dans le troquet: “Paprika! Paprika!”. Suave.

    Et cette touche incomparablement étrange avec les personnages féminins. Bravo. Bis.

    Paul Laurendeau