Trop cuisante réalité

Samir Makhlouf dans une scène de Tête de turc, de Pascal Elbé<br />
Photo: Source K Film Amérique Samir Makhlouf dans une scène de Tête de turc, de Pascal Elbé

Le comédien et scénariste français Pascal Elbé, pour ses premiers pas dans la réalisation (prix de la mise en scène au dernier FFM), parvient à étonner dans l'attaque assez ferme d'un sujet complexe et névralgique. En abordant les révoltes des jeunes blacks, blancs et beurs des banlieues françaises, il a choisi la forme du polar mâtiné de chronique sociale. Fiction adaptée d'une cuisante réalité, qui se collera aux thèmes de la responsabilité et de la rédemption.

Le nouveau venu Samir Makhlouf incarne, avec une candeur qui humanise le rôle, Bora, un jeune Turc qui au cours d'une échauffourée incendie la voiture d'un médecin (Pascal Elbé, au jeu un peu mou) avant de le sauver de la mort. La structure de cette entrée en matière, de feu et de colère quand les jeunes passent à l'attaque, dynamique et percutante, laissera ensuite place à des plans serrés plus conventionnels, avec plongée dans l'univers intime des personnages.

Tourné dans une cité à moitié désertée des environs de Paris, Tête de Turc tire profit du décor sinistre sans en exagérer la misère, misant plutôt sur la quête de ses héros, entre vie de famille et avenir bouché.

Roschdy Zem, toujours puissant, au profil dessiné avec quelques outrances, entre dans la peau d'un flic arménien, frère du blessé, violent, qui crie vengeance, mais qui apprendra en cours de route à arrondir les angles. Quelques ellipses scénaristiques, notamment à propos d'une culpabilité liée à la mort mal expliquée d'un frère dans sa jeunesse, créent un certain flou mal assumé.

Mais c'est le rapport entre la mère du jeune Bora, incarnée par l'altière et intense Ronit Elkabetz (admirée entre autres dans La Visite de la fanfare), et son adolescent, tour à tour traité en héros et en criminel, qui porte vraiment le film. Ce profil de mère-courage debout face à l'adversité est le plus réussi du lot, même si une histoire d'amour avec le médecin victime tient moins bien la route.

Le film parvient à jongler tout de même avec les nombreux changements de ton. Le cinéaste respecte ses personnages sans les juger, au risque d'y égarer un peu son point de vue.

La musique de Bruno Coulais, loin des clichés du genre, apporte un certain classicisme et des accents lancinants à un drame qui cherche sa lumière. Malheureusement, le dénouement en happy end casse la tonalité d'ensemble et égare l'ambiguïté dont le cinéaste avait jusque-là maintenu les clairs-obscurs. À travers ce premier coup derrière la caméra, Pascal Elbé démontre toutefois qu'il a du coffre et peut séduire le public en entrelaçant des intrigues et des destins complexes sans perdre le rythme et en imposant une charge émotive.